Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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J'ai choisi P comme Pamphlet, parce que C comme Coup de gueule c'était moins joli...


Il y a trois jours on m'a parlé de pamphlets, j'ai réalisé que j'adore ce mot, pour ce qu'il contient de promesses, de saine impertinence, de pure mauvaise foi, bref un truc tellement vivant et tellement de parti-pris qu'on s'en réjouit par anticipation. Et puis le mot lui-même, pamphlet, tout gonflé, un peu prétentieux, un peu ridicule, un peu énorme, éminemment rondouillard et sympathique aussi. (oui oui, je visualise certains mots, ne me dites pas que ça vous étonne, mes voyelles ont même des couleurs, et ce depuis que j'ai 5 ans 1/2 à peu près ; pas les mêmes couleurs que Rimbaud, d'ailleurs, mais c'est une autre histoire, je vous la conterai l'année prochaine, si vous n'êtes pas sages... Hey ! That's not the point, come on, Anne, straight to the point ! ok ok.) Juste une chose, encore, vous n'avez jamais été frappé par ces mots qui ont la sonorité de leur signification ? Essayez : Illuminations s'écoule comme une merveille envoûtante et sinueuse, un élixir divin ou un oracle favorable, alors que médiocre vous écorche la bouche, vous le crachez ce mot plus que vous ne le prononcez, vous grimacez d'ailleurs, et cette grimace dit bien votre dégoût. Amusant, non ? Bref je m'égare : Pamphlet.. Pas sûre que j'y arrive, mais je veux bien essayer.

 

Parfois j'en ai marre. Assez. Ras-le-bol.

Que l'on mélange tout, que l'on confonde tristesse et profondeur. Réflexions et malheurs. Vérités et catastrophes. Alanguissements et chutes. Splendeurs et misères.

Je ne suis pas triste. JE NE SUIS PAS TRISTE.

On m'a accusée d'être triste. Si si, je vous assure. Et ce n'est pas la première fois. Bon ce n'est pas si souvent non plus, mais sur 10 ans, ça m'est bien arrivé... 3 fois ? et les 3 fois ça m'a supra-attristée-énervée. SAD, me myself & I ? Pfhh. Trois fois de trop. Et une fois ici... ! Quand je me réfrène pour ne pas trop faire l'andouille, quand je n'écris pas toutes les absurdités qui me passent par la tête, quand je ne vous inflige pas le récit de toutes ces merveilleuses situations décalées qui me font rire, aux larmes...

Alors coup de gueule. Pamphlet. Démonstration.

 

1/  De l'insoutenable difficulté d'être drôle.


Avec les mots, d'abord, essayez donc, d'écrire quelque chose de drôle, vous allez voir... Woody Allen s'en sort de temps en temps, Docteur House n'y est arrivé que très moyennement... Un des exercices de style les plus ardus. Si on s'interdit le cynisme, le sarcasme et la moquerie, trois succédanés avariés de l'humour, évidemment. Parce que dans l'ironie, naturellement, on s'en sort toujours. Mais ce n'est pas vraiment drôle. Enfin pas pour moi. La légèreté, l'insouciance, l'impertinence, le décalage voire même l'insolence, oui, d'accord. Mais le cynisme et ses petites soeurs l'ironie et la dérision, pardonnez-moi, ce sont vraiment les instruments des lâches et la voie de la facilité. Parlez-moi du courage et de l'énergie de la gentillesse, ou de la bienveillance, plutôt, ça c'est enthousiasmant, ça c'est admirable, très peu en sont capables, finalement, et donc, pour en revenir à ce qui nous préoccupe, et pour faire court et caricatural, essayez donc d'être drôle sans être méchant... Héhé, pas si simple... Parce que Docteur House, en tout cas à l'écran, il a beau me faire rire aux éclats, il demeure quand même très, très méchant. Et logiquement, c'est un peu pareil, quand il écrit...

Vous voulez un exemple, de ce qui peut me faire rire, instantanément, absolument, merveilleusement ? Hm. Hmm. Non non, réflexion faite, pas ici... ;-)

 

Avec les images, ensuite. A part Elliott Erwitt quand il photographie des chiens (et autres espèces bizarres), ou n'importe quel photographe doté d'un cerveau qui se ballade sur une plage (maximum de situations paroxysmiques au mètre carré, il faut bien avouer), indiquez moi qui est capable de faire une drôle d'image... Ils ne sont pas nombreux...

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© Elliott Erwitt


Au cinéma j'ai deux films-drôles-cultes, que je peux revoir indéfiniment. Ils me feront toujours rire, ce sont des films borderline, drôles, subtils, violents, tendres et sincères, humains en un mot. Deux. J'en ai vu quelques milliers, je pense (oui, je sais...). "Living in Oblivion", et "The Darjeeling Limited".

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"- What did he said ?

 - he said the train is lost.

 - How can a train be lost ? It's on rails !"

The Darjeeling Limited

 

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- Nick: There needs to be more tension when you see him. 
- Nicole Springer: I thought I wasn't supposed to see him. 

- Nick: Well, maybe you see him a little. 

 Living In Oblivion


Avec la musique, enfin. Je n'arrive à trouver qu'un exemple, Uri Caine quand il ré-invente les Variations Diabelli de Beethoven. On l'écoute, et c'est tellement intelligent, tellement impertinent, tellement brillantissime, qu'on se surprend à avoir cette pensée : Il s'amuse (et nous aussi, du coup). Pour l'instant, je ne vois rien d'autre... Suggestions bienvenues...

 

diab

 

 

2/ De l'art de la nuance

Entre drôle et triste, excusez-moi, je m'insurge, je proteste, je me lève, il y a quand même tout un monde...

Comme si on me disait blanc ou noir ? Je répondrais : gamme de gris.

 

Prenez cette photo (j'y reviendrai, prochaînement, j'ai une idée derrière la tête, enfin plutôt des associations d'idées, bref, vous verrez bien).

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Bon. Vous allez me dire que ce n'est pas franchement rigolo. C'est vrai. "C'est même triste", ajouterons certains. "Mouiiii", dirai-je à ce moment-là, "non, pas tellement, je ne sais pas... NON ! ce n'est pas triste !" Parce qu'à mes yeux c'est étrange, mystérieux, mélancolique, nostalgique, irréel, je ne sais pas, moi, c'est ce que vous voulez, c'est une porte ouverte, sur vos rêves vos délires vos fantaisies son monde à elle un coffre à jouets une fleur fanée un souffle court un regard perdu une personne absente un trouble passager une question suspendue un lendemain qui chante un après-demain qui déchante, bref, tout et son contraire, mais je ne trouve pas ça triste.

Parce que je vous explique : Quand j'ai fait cette série d'images (un truc de dingue, encore, 10 à 12 heures pour peindre chaque photo, avec mes crayons mes huiles mes pastels mes instruments secrets non mais oh je ne vais pas tout vous dire non plus, et vous pouvez toujours essayer de faire ça sur Photoshop, héhé, là c'est drôle, vraiment) bref quand j'ai commencé cette série j'avais une idée très précise en tête : "A tribute to Lewis Carroll", ça s'appelait. Les petites filles de Lewis Carroll, vous me suivez ? Un hommage. A tribute. A la manière de, si on veut, enfin surtout à ma sauce, si vous voulez bien.

D'ailleurs j'avais appelée cette série : "I slept with Lewis Carroll" (traduction littérale : j'ai couché avec Lewis Carroll) pour rigoler un peu - justement -, c'était ma révolte minuscule, parce que des journalistes en mal d'inspiration, au moment de commenter l'exposition sublime qui avait lieu à la National Gallery de Londres, sur Lewis Carroll, forcément, avaient trouvé spirituel de relancer le non-débat : Lewis Carroll était-il un vieux pépère pervers libidineux et très très dégoûtant ? Débat insipide et sans intérêt (qui montre bien l'inculture des journalistes, aussi, fûssent-ils critiques d'art), paix à son âme, je ne sais pas quelles étaient les pensées de Lewis Carroll quand il faisait ces photos (et je m'en contrefous, pour dire la réalité, de même que je me contrefous de savoir s'il avait fumé la moquette, ou non, en écrivant le sublissime "Alice in wonderland") mais je sais en tout cas qu'à l'époque toutes les petites ou jeunes filles photographiées étaient accompagnées d'un, deux ou une demi-douzaine de chaperons pour les séances de photographie alors pitié, fichez la paix à Lewis Carroll, regardez ses images ou ne les regardez pas, comme il vous plaira, mais taisez-vous, messieurs  les journaleux avides de petites choses croustillantes (des chips ? ;-) Oups, pardon.)

So... ( One second, please, je ris de mes propres bêtises. Est-ce grave ?) ...

Il faut quand même que je termine : Croyez-vous que quand je me lance dans un hommage à Lewis Carroll je vais faire dans le rigolo ? Vous voudriez que je photographie des gamines en mini-jupes oranges, qui gloussent et se tortillent, mortes de rire, ou qui se tapent sur les cuisses ? Grande idée. Peut-être leur rajouter des oreilles de Mickey, aussi...? Bref. Un peu de sérieux (et le sérieux n'est pas forcément triste, halte !), force m'est de constater que j'adore rire, que le rire est le propre de l'homme, que je n'entrerai jamais en amitié -une véritable amitié- avec des êtres incapables de pleurer de rire, mais je ne ris pas tout le temps, c'est un fait avéré. Quant aux rapports entre le rire et les arts (à supposer que la photographie soit un art, ce qui serait loin de faire de moi une artiste, d'ailleurs) je vous laisse ouvrir, entretenir et clôturer le débat sur "l'art & le rire", "l'art du rire" ou "rire de l'art", ça m'épuise avant de commencer, et ça ne m'amuse pas. "Ca ne m'amuse pas", d'ailleurs, c'est pire que de dire non dans mon vocabulaire. C'est une sorte d'ultra-non. De non subliminal. D'absolu du non

Parce que quand je me lance dans un projet, quel qu'il soit, il y a toujours un moment où je vais le formuler de cette façon particulière : "ça m'amuserait d'essayer..." ceci ou cela...

CQFD, non ?

 


3/ The naked truth

Vous voulez savoir ce que je trouve triste, triste à pleurer, triste à mourir, viscéralement, radicalement, désespérément triste ? Alors, dans le désordre, à part les évidences que je n'ai pas même envie de citer :

L'interdiction de rêver, l'incapacité à s'émerveiller, le manque d'imagination, l'absence d'enthousiasme, l'inattention aux détails, les êtres qui voient sans regarder, les êtres qui entendent sans écouter, la vulgarité pure et dure (en particulier quand il y a confusion entre élégance et apparence), l'indélicatesse, le degré zéro d'humanité, l'absence de fantaisie, l'excès de raison, les calculs, les plans sur la comète sans comète, la volonté d'être éteint plutôt qu'allumé, les maisons sans livres, les journées sans musique, tout ce qui est lisse, tout ce qui est retouché (les hommes les femmes les photographies), les gens qui jettent les crayons de couleur parce qu'ils ne sont plus des enfants, les gens qui cassent leurs jouets et ne les réparent pas  (alors qu'il faut toujours être très reconnaissant avec les jouets, et puis on ne devrait être autorisé à casser uniquement ce qu'on peut réparer, il me semble), l'absence d'empathie, les choses rangées, les choses alignées, la méchanceté, les instants abîmés, les gens qui ne savent pas ce que signifie apprivoiser, les ciels sans nuages, les nuages sans ciels, les choses neuves, les nuits sans étoiles, les mers sans vagues, les situations et les êtres ordinaires.

 

Et voilààààààà ! ;-) Ah, ça fait du bien.

 

 

Epilogue :

Ah oui ! J'allais oublier ça, eu égard à mes références culturelles : Je regardais Jack Bauer récemment (oui oui, "24 hours", j'adore... "It's been the longest day of my life..." mmmmmmm...!!!), tant pis, je recommence la saison 7, rien d'autre à se mettre sous la dent, la 8 pas encore sortie, et NON je ne suis pas patiente (c'est comme : je ne suis pas triste, ceux qui me connaissent savent que c'est un axiome, une hypothèse, un postulat ;-) mais passons... ).

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D.R.

(Cette image à elle seule me fait rire. Jack Bauer, it's huge...)

 

Jack Bauer, donc, le poor lonesome CTU guy, toujours aussi lonesome, toujours aussi craquant, toujours aussi crédible quand il téléphone avec son portable dans des souterrains par 30 mètres de fond, toujours aussi sexy même quand il sort des geôles chinoises, bref, Jack Bauer, une somme d'invraisemblances, du pur délire, Jack... Avec ses dialogues ciselés qui font de lui un vrai tough guy, unique, fort et fragile, modèle jamais reproduit (ils ont perdu le moule).

Dans "24 hours" Madame La Présidente dit cette phrase : "Grief is a luxury that I can't afford right now" - ben oui, évidemment je regarde Jack in English sinon rien, qu'est-ce-que vous croyez ? - donc bref la Présidente dit ça (il lui est arrivé un truc horrible horrible) et je me faisais la réflexion que cette phrase est totalement stupide ; j'imagine que les dialoguistes l'ont écrite après un déjeuner bien arrosé, un moment de faiblesse, donc, parce que d'habitude ça percute, comme lorsque Jack prépare l'assaut avec son équipe de la Counter Terrorist Unit, et que juste avant de foncer il dit : "I will be outside" (& believe it or not, c'est comme ça que j'avais trouvé le titre de ma prochaine exposition, un projet de longue haleine, véridique, ce titre s'est incrusté durant deux ans quand même, heureusement il y a quelques mois j'ai enfin trouvé autre chose... dommage, en un sens ça m'amusait d'être seule à savoir que la référence hautement culturelle c'était Jack Bauer, what a joke !) bref, donc, disais-je, la Présidente des Etats-Unis vient de dire ça : "Grief is a luxury that I can't afford right now".

Well, it's so stupid, I couldn't disagree more. Since grief, or sadness, is a luxury that anybody can afford, at any time. For once, we're all equals in front of grief and sadness. But you know what ? Even if you can afford it, you should try hard and not invest any time, energy nor even a single thought, because sooner or later you will feel the urge to disdain grief. Why ? Because it's not funny. As simple as that.

 

 

 

 

Postface :

Pourquoi cette symphonie concertante ? Parce que ça me rappelle un moment parfait. Etudiants, V. et moi partagions la même passion pour Mozart. Seulement V., lui, jouait. De la flûte, du violon, du piano...merveilleusement. Un de mes regrets éternels. C'est V. d'ailleurs à qui je confiais mon regret, je lui disais "Violon ou violoncelle, 10 ans pour savoir jouer correctement, c'est trop tard, j'ai 20 ans..." Il me répondait "Commence ! à 30 ans tu me remercieras !". Je ne l'ai pas écouté, il avait raison... Stupid girl. Bon, un jour en ce temps-là, V. et moi nous sommes assis au bord de la fenêtre de sa chambre d'étudiant, minuscule mais avec poutres, s'il vous plaît, quelque part dans le VIème à Paris, je ne sais plus quel étage, haut. C'était une journée ensoleillée, les passants déambulaient "en bas". Nous avons commencé à écouter Mozart, puis V. a pris sa flûte et s'est mis à jouer... Alors, il s'est produit cette chose merveilleuse : les passants ralentissaient, levaient les yeux, cherchaient d'où venait cette musique, et souriaient... Toutes, et tous, ils souriaient. Ensuite, de loin, ils demandaient : "qu'est-ce que c'est ?" On devait hurler, un peu, pour dire "Symphonie concertante, Wolfgang !" De doux dingues ; pour ne pas crier, je me suis mise à écrire, le nom de l'oeuvre et le nom du compositeur, sur des morceaux de papier, que je lançais aux passants, les feuilles voltigaient doucement, ils tendaient les bras, ils les attrapaient, V. jouait toujours, inlassablement, quand c'était terminé il recommençait, et je griffonnais, à toute vitesse, et les passants continuaient de ralentir, de sourire, de lever les yeux, et de tendre les bras. On a du faire ça pendant plus d'une heure. Parfait, juste parfait. Symphonie concertante.

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mimylasouris 04/28/2010 19:09


Nuance et coïncidence - en travaillant pour mon mémoire, je me suis arrêtée sur ce passage : "le visage est beau lorsqu'il reflète la présence d'une pensée, tandis que le moment du rire est un
moment où l'on ne pense pas. Mais est-ce vrai ? Le rire n'est-il pas cet éclair de la réflexion en train de saisir le comique ? Non, se dit Rubens : à l'instant où il saisit le comique, l'homme ne
rit pas ; le rire suit immédiatement après, comme une réaction physique, comme une convulsion où toute pensée est absente." De l'auteur de l'Insoutenable légèreté de l'être, inspiration d'un de vos
titres, et de L'Immortalité dans le cas qui nous occupe.
Beauté du visage intelligent, peut-être souriant, plaisir de s'oublier dans le rire, histoire de se dé-penser. Qui suscite le rire, on pourrait penser à certains ballets, aussi - le Concert de
Robbins est encore frais dans mon esprit et presque sensible dans les zygomatiques.