Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY



P comme Pessoa.

Connivences ou coïncidences... Quand l'été s'achève doucement, Paris est encore une ville accueillante, et les terrasses des cafés sont autant de théâtres de petites scènes drôles, touchantes, ou iconoclastes. Après il y a les histoires vraies, les histoires inventées qui deviennent vraies, et les histoires rêvées. Parfois, tout se mélange. Parfois aussi, la réalité rature l'ensemble, comme une bouteille d'encre renversée sur une page trop embrouillée, on jette, page blanche. 

Petite histoire. (Vraie ? Peu importe...) 

29 août. Une terrasse de café, donc, deux femmes. Un homme passe, c'est l'ami, il salue d'une voix sonore mais non bruyante, belles vibrations, il s'assied, prend part à la conversation. Il tient dans la main un petit sac, au nom d'une librairie du quartier. Une des femmes interroge : "Qu'as-tu là-dedans ?" L'ami répond : "un livre". Eclats de rires. Certains, quand on leur demande "Vous avez l'heure ?" adorent répondre "Oui".

Le livre c'est "Ode maritime" de Pessoa, donné cette année à Avignon dans une mise en scène de l'immense Claude Regy. "Ode maritime" c'est un texte sublime, qui emporte et habite, c'est un cri et un murmure, une ivresse magistrale, que Pessoa publia sous le nom de Alvaro de Campos, un de ses nombreux hétéronymes.

Une des femmes pense à son père, Capitaine au Long Cours, elle a adoré écrire ces mots à chaque rentrée de sa main d'enfant. Elle se dit qu'on ne s'invente pas. On se métamorphose. L'essentiel est inscrit, très vite, très tôt. Après, la vie s'amuse.

Donc cette femme se lève, dit "je vais le chercher", ses deux amis la regardent sans surprise, tout est décalé et logique. Ils se comprennent, l'heure est à l'harmonie. Elle revient, elle a deux exemplaires. Ils sont donc trois, à cette table de café, les livres passent de mains en mains, des phrases sont lues et partagées, montrées du doigt pour des lectures silencieuses, le livre est refermé. Il sera ré-ouvert, refermé, posé, repris. Circulations. Ces trois-là liront le texte plus tard, chacun dans son recueillement, lors d'instants séparés, et intimes.

Pour l'heure ils sont ensemble, ils caressent le livre et chacun le garde. Plus tard. L'entr'ouvrir et l'apercevoir, oui, mais pas le lire. Ni le lieu ni le moment. L'action viendra, plus tard. Un théâtre.

La femme a acheté aussi d'autres livres, pour leur beauté, pour la poésie, pour le papier cristal aussi, qui les enveloppe. Comme un vitrail, qui filtre la lumière. Les librairies sont des cathédrales. Les titres ont des résonnances profondes, aussi mystérieuses que Pessoa : "Eloge d'une soupçonnée" (Char), Le grand Rivage (White), et enfin les "Lettres à un jeune poète". La femme a pris ce dernier livre, lu et relu pourtant, à cause de sa forme (petit livre vert, papier cristal), à cause de ces mots qu'il est bon de garder près de soi, et surtout, surtout, à cause d'une coincidence : elle l'a ouvert au hasard, page 55, elle a lu "Votre lettre du 29 août...". Ah. L'ambiance du jour est fiévreuse et légère, surréaliste, à peine, pleine de sourires et de non-dits, de mots d'esprit et de chaleur, lézardée sûrement ça et là par les fêlures de chacun, mais la joie domine. Alors on voit des signes où on veut... La femme en prend deux, des livres verts. En toute légèreté. Pour son amie, pour elle. Peut-être que l'ami, le jeune homme, est un jeune poète ? Allez savoir.

Il y a donc en cette fin d'après-midi du 29 août deux femmes, un homme, nulle séduction, un doux envoûtement, des conversations, trois Odes Maritimes et deux Lettres à un jeune poète. Qui a dit que les cafés n'étaient plus littéraires ?

Un peu plus tard, sans aucun doute, en aparté, chacun lira les mots de Pessoa, en commençant par la fin, le début ou le milieu, peu importe, puisque au final le texte sera relu d'une traite, comme on boit un elixir d'un seul coup, jusqu'à la dernière goutte.

Pour l'heure les mots, les consommations se succèdent, dans une frénésie tranquille et rare, la lumière décline, l'enthousiasme non, la faculté de s'émerveiller non plus. Le trio a jeté l'ancre et s'accroche à cette table qui ne veut pas les voir disparaître. Ils rient, beaucoup. La joie est un cadeau que quelques-uns n'ont pas su recevoir. On les entend, ils sont vus, ignorants de tout, même de l'innocence de ces instants-là...Innocent when you dream.
Première fraîcheur de l'automne imminent. On se pelotonne comme on se protège. Dernière conversation, à la nuit tombée : "Certains s'acharnent, toute leur vie, à devenir quelqu'un. Ils se trompent. On ne devient que ce que l'on est. Et certains ne seront jamais Pessoa". Une question de sincérité, sûrement, de dignité aussi. Pessoa, l'homme aux facettes multiples. Pessoa, unique. Pessoa, dont le nom en portuguais signifie : "Personne." 

 

 

Pessoa, "Ode Maritime", Editions de la Différence. Avant-propos de Claude Regy.

Dernière page, p. 91. :

"Passe, lent vapeur, passe et ne reste pas...
Passe loin de moi, passe loin de ma vue,
Va-t'en du dedans de mon coeur,
Perds-toi au Large, au Large, brume de Dieu,
Perds-toi, suis ton destin et laisse-moi...
Moi qui je suis pour que je pleure et interroge ?
Moi qui je suis pour que je te parle et t'aime ?
Moi qui je suis pour que je sois troublé de te voir ?
Quitte le quai, le soleil croît, érige son or,
Luisent les toits des bâtiments du quai,
Tout ce côté-ci de la ville brille...
Pars, laisse-moi, deviens
D'abord le navire au milieu du fleuve, détaché et net,
Puis le navire en route vers la barre, petit et noir,
Puis point noir à l'horizon (Ô mon angoisse !),
Point de plus en plus vague à l'horizon...,
Plus rien, que moi et ma tristesse,
Et la grande ville maintenant pleine de soleil
Et l'heure réelle et nue comme un quai déjà sans navires,
Et la rotation lente de la grue qui comme un compas qui tourne,
Trace un demi-cercle de je ne sais quelle émotion
Dans le silence bouleversé de mon âme..."


Comment on this post

Emeline 08/31/2009 13:36

;-)