Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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(Fragments d’une non-histoire éthérée)

 

ÉTHER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1re moitié xiie s. ethere « partie la plus subtile et la plus élevée de l'atmosphère » (Psautier de Cambridge, XVII, 12 ds Gdf. Compl.); 2. 1668 phys. (Sorel, Science Universelle ds Fr. mod. t. 14, p. 281); 1753 (Beausobre, Dissert. philos., p. 3 ds Littré); 3. 1742 chim. v. éthéré. Empr. au lat. class. aether « éther, air subtil des régions supérieures, qui enveloppe l'atmosphère; ciel; air » (du gr. αἰθήρ de même sens); appliqué au domaine de la chim. par le chimiste all. G. Frobenius qui en 1730 appela ce composé spiritus aethereus (Encyclop. et Encyclop. brit., s.v. ether).

 

 

 

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Il s’est assis, l’air de rien ; le café était encore vide. Il a demandé deux verres d’eau. On lui a répondu : « vous attendez quelqu’un ? ». Il a murmuré : « je ne sais pas, sans doute ».

Elle est entrée par l’autre porte, vaguement ruisselante encore, elle sortait des vagues, l’ivresse physique avait dessiné ses traits différemment. Il détaillait, il aimait bien. Un visage vivant, après les sensations. Il a effleuré le visage de la femme, il a effacé une goutte sur sa tempe gauche, il ne savait pas si c’était une larme de vitesse, ou de l’eau, salée. Aucune tristesse assurément. Rien d’apparent en tout cas.

Elle n’a pas protesté au contact de ses doigts, elle est apparue heureusement étonnée. Elle a ouvert puis refermé un livre qui parlait de l’oubli, d’une chambre et d’une odeur d’éther.

Il a dit que pour les grecs l’éther c’était l’air, ou le ciel.

Il a regardé au-dehors, sur la ligne d’horizon. Il a discerné un bateau, des êtres debout sur le pont, et tout autour de la coque des surfers statufiés, assis sur leurs planches. Toute la scène demeurait immobile, juste animée d’une légère oscillation, celle des vagues. Une drôle de légèreté, dense. Il ne ressentait aucune insouciance à la vue de cette scène.

Il n'arrivait pas à détacher son regard de ces gouttes de condensation sur les verres, il y revenait sans cesse. Puis il relevait les yeux, incertain de ce qu'il voyait. Peut-être un condensé d'existence, une existence d'une infinie fragilité. Il était bouleversé sans connaître la cause.

Un monsieur âgé a surgi de nulle part, il s'est arrêté à la hauteur de la table où se tenaient les deux verres. Le vieil homme a demandé, l'air de rien : « vous n’auriez pas des jumelles, des fois ? ». Il a songé aux doubles, aux chiffres doubles, aux choses qui se reproduisent plusieurs fois. Il a posé une question, en réponse : « quel jour sommes-nous ? ». On était le 22 août. "Non, pas de jumelles, désolé."

Il a regardé encore, ce bateau étrange, arrêté, les hommes immobiles assis sur la mer. Le vieil homme a continué : « c’est une cérémonie, ils jettent des cendres à la mer ».

Il réalisait que le vieil homme n'avait pas besoin de jumelles. Il avait besoin de trouver quelqu'un à qui parler. Il s'est demandé quel âge pouvait avoir cet homme, vraiment âgé, son visage était un parchemin, il lisait mille chemins, sur ce visage, une vie, l'air de rien.

Il a eu froid, il a bu encore un peu d’eau. Elle n'avait pas bougé, elle suivait ses regards. Elle a frotté la paume de sa main sur sa joue gauche, elle ne savait pas si c’était du sable ou de la poussière. Elle gigotait tout à coup, mal à l’aise. Elle s’est levée, elle a dit « je reviens » il savaient tous les deux qu’elle reviendrait, dans une minute ou deux. Elle ne voulait pas voir. Devenu seul il a regardé à nouveau sur la mer, mentalement il a élargi le champ de vision : au premier plan, les muscles parfaitement dessinés des sportifs sur leur surf, un peu trop vivants, ignorants du bateau immobile, là-bas. Au second plan, l’ourlet blanc parfaitement dessiné de chaque vague, des lignes continues puis brisées. Et puis, dans le lointain, les hommes immobiles, éthérés.

Il venait de lire quelque part, il ne parvenait pas à se souvenir où, enfin, quelque part, l’explication des mots « à l’article de la mort ». Articulation plutôt qu’article. In articulo mortis, à l’articulation de la vie et de la mort. Une charnière, l’indicible passage de l’un à l’autre, de tout à rien, ou de quelque chose à presque rien. Aussi simple que ça : premier-plan, arrière-plan, commencements et achèvements, toute une vie, juste une vie.

Elle était revenue. Elle l’observait, assise maintenant dos à la mer. L'eau dans les verres était encore fraîche, elle a bu une gorgée. Elle a dit : "Il faut boire, c'est une question de survie." Puis elle s'est levée, un peu précipitemment, comme si elle avait trop attendu. Elle a dit qu'il pourrait la retrouver, dans la chambre. Le vieil homme la dévisageait tranquillement, l'air de rien. Une main a saisi le verre de la femme, resté vide.



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L'homme est resté encore un long moment,  enfin il a reposé le verre d’eau.  Dans l'ombre il a remarqué la bouteille d'eau tout aussi translucide et humide, assortie aux deux verres, il a songé qu'il pourrait la jeter à la mer, il n'en a rien fait. Il s'est levé et il a commencé à marcher, comme un funambule, mal assuré. Un vague vertige. L’instant d’après, il était ailleurs, la table était vide, comme un instant auparavant. Une main humaine avait effacé les dernières traces de leur passage. Sur la mer le bateau avait disparu, son escorte d’hommes immobiles aussi. De tout petits flotteurs au gré du vent, éphémères et réels pourtant. Et puis, évanouis ou envolés, l’air de rien.


 

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Un peu plus tard il regardait la mer, c’était déjà le soir, le temps avait pris une consistance curieuse ces dernières semaines. Les jours se succédaient identiques, 7 jours sans nom formant ce qu'on nomme une semaine, les heures se mélangeaient,  constituaient un tout caressant et suspect, le métronome de l’existence était devenu fou. Le soir déjà. Il pleuvait, il pleurait sur la mer, il n’avait pas la force de se baigner et pourtant il connaissait par cœur ce délice : se baigner sous la pluie. Il s’est contenté de regarder, il est demeuré là longtemps, échoué sur une terrasse humide.


 

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Il s’est mis à compter sur ses doigts, cela faisait 22 jours qu’il regardait la mer, qu’il regardait son double, 22 jours qu’il était devant les vagues et qu’il n’avait pas vu une goutte de pluie. 22 jours de lumières, et puis, un soir, l'air de rien, des larmes partout. L’eau dégoulinait sur son visage, sur ses pieds. Sur la mer il n’y avait plus rien, ni personne, à part le soleil déclinant, une couleur inédite, un orange trempé, ou un jaune détrempé. Délavé. Il a secoué la tête pour nier une chose inconnue, quelques gouttes d’eau ont glissé de ses cils à ses yeux, l’espace d’un instant tout était flou, puis net, la vérité glissait, continument, goutte à goutte, elle pénétrait chaque parcelle de son être, elle l’ensevelissait. Les vagues murmuraient leur refrain hypnotique, il est resté immobile, extatique, le regard fluctuant entre les vagues et la pluie ou le ciel, il a pensé à un baptême puis il a blêmi, reculé, pas à pas, en courbant les épaules, fixant toujours la mer, il s’est réfugié à l’intérieur, il a vu la pluie tranquille recouvrir ses traces et l’instant d’après, il n’y avait plus rien.


Il s’est tourné vers l’intérieur, il ne voyait presque rien dans l'obscurité, juste une femme endormie, paisible. Il a regardé le mouvement régulier de son corps assoupi, à peine perceptible, une pulsation ralentie, un souffle comme un secret, ou une question sans réponse. Il a approché doucement un fauteuil au bord de la fenêtre, et il est resté là, assis, en équilibre entre deux forces d’égale intensité, à égale distance de la pluie et d’une respiration. Un homme en suspension, l'air de rien...


 

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gucci replica 06/05/2015 04:48

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omega replica 06/05/2015 04:48

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replica watches 06/05/2015 04:48

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