Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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Ou bien A comme : "Amitié Confirmée" ?


Sur Facebook, parfois des gens vous demandent d’être leur ami(e). Vous avez deux options : « accepter » ou « ignorer ». Brrr. Quelle subtilité, quelle gamme de sentiments, ça fait froid dans le dos. Si vous acceptez, un message terrifiant à force de formatage apparaît : « Amitié Confirmée » (je suis une vraie pénible d’ailleurs, une grande adepte du « ignorer ignorer ignorer », pas étonnant : je n’accepte que mes vrais amis, ou amis d’amis, exceptionnellement, ce qui tendrait à prouver que je n’ai rien compris à Facebook. Probable, mais sans importance, et c’est un autre point.)  « Amitié Confirmée », donc. Dans quel monde vivons-nous ? 

 

J’imagine que nous avons tous nos petits délires secrets, nos difformités frivoles, nos raisonnements foireux préférés. Nos incongruités. Depuis que j’ai 12 ou 13 ans, depuis que j’ai observé souvent la valse de A scrutant langoureusement B qui se liquéfie devant C qui défaille devant D qui frissonne à l’arrivée de E qui n’a d’yeux que pour A, depuis que j’ai réalisé aussi que parfois à l’inverse je ne vois rien (je ne me rends pas compte des troubles des uns et des autres – et pas même quelquefois quand je les suscite, ce qui peut conduire à des situations ubuesques -), bref, dans tout ce galimatias et cette confusion je rêvais d’antennes, comme celles des martiens dessinés dans l’enfance, deux petites antennes flexibles, en formes de ressorts, un peu comme le support de Zébulon du Manège Enchanté, deux petites antennes avec deux ampoules au bout, une verte, une rouge. En cas d’affinités plus qu’électives, l’ampoule verte s’allumerait, en cas d’incompatibilité furieuse, l’ampoule rouge scintillerait. Avec toute une gamme d’intensités dans l’incandescence. Cette vision m’a toujours fait rire, je me disais qu’on aurait une drôle d’allure avec nos antennes, mais surtout qu’on gagnerait du temps et qu’on éviterait des tracas, des soupirs et des larmes. Vous imaginez ? Le double vert intense, c’était la passion assurée, sans questionnement et sans angoisses. Epatant, non ? Pour un peu, Barthes et ses signes n'aurait plus qu'à aller se rhabiller... (Pardon, Maître, pardon...)

 

Heureusement la vie est différente. (Sauf sur Facebook.)

 

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En grandissant, l’envie de ces antennes s’est transformée en autre chose, un peu de même nature mais beaucoup plus précis, et beaucoup plus délicat. Un warning, une lumière clignotante, colorée toujours (rouge, fatalement, comme la lumière inactinique du labo pour révéler les photographies), une lumière rouge, donc, qui s’allumerait en cas de rencontre avec des êtres, hommes ou femmes, capables de vous emmener jusqu’à un point très précis des relations humaines. Je l’exprime mieux en anglais, il y a une expression  idéale : « You made me feel cheap ». Certaines personnes ont un don malheureux pour ça, elles vous enrobent vous charment et vous cajolent dans un premier temps, rien de dramatique ni de scandaleux ni de spectaculaire ne se passe, simplement un jour, un jour anodin en apparence, après une entrevue avec la dite personne, vous ressentez ce drôle de malaise, persistant, et douloureux. Vous essayez de comprendre, de mettre des mots sur votre état, vos sensations ou vos sentiments, et finalement au terme de l’introspection vous arrivez à cette conclusion là : que la personne en face de vous, par les mots qu’elle a prononcés, par les actions qu’elle a posées, par une succession de minuscules événements, vous a mis dans une position – une dis-position ? - où vous avez vaguement honte : vous vous sentez minable. « He/She made me feal cheap. »

On ne peut pas créer cette sensation chez l’autre sans intelligence, et donc sans intention. Au malaise du sentiment s’ajoute le malaise de la déception. Parce que ça participe du rapport de force et de la manipulation, c’est très habile et très désagréable. Je l’ai dit, douloureux, même. C’est un des sentiments que je déteste le plus au monde. Il me fait fuir. Si ce devait être un son, ce serait un son quasiment imperceptible, une corde qui se casse sur un instrument. Si ce devait être un mot, ce serait celui qui correspond à l'envie : disparaître, littéralement, cesser d'apparaître. Ou alors une suite de mots :  "just like that".  Et si ce devait être une image, ce serait quelque chose comme un champ de ruines, ou plus précisément une terre labourée après la pluie, humide, collante, bourbeuse, sans grâce et sans unité.

 

Où je veux en venir ? Eh bien à mes antennes, pardi, ou plutôt mes lumières, dans ce cas précis : le « warning ». Je  rêve encore aujourd'hui d’un warning qui me signalerait les personnes capables de commettre ça. Mes amis ne me laissent jamais avec un tel sentiment, cadeau empoisonné. Il peut y avoir, rarement, toutes sortes de frottements, de malentendus ou d’incidents mineurs, passages obligés d’une amitié vivante au long cours, mais jamais ça. « You made me feel cheap », ça n’existe pas, à mon sens, au pays des amitiés sincères et véritables.

 

Alors, « Amitié Confirmée », ce serait la solution ? Non, évidemment, et c’est bien tout le charme de l’existence. Toutes les raisons de se réjouir. Car ce qui est rassurant, c’est qu’au delà des mails, des pages sur le Net, des « Amitiés Confirmées » sur les réseaux divers, il reste l’essentiel, la vraie vie, et les conversations ; Un territoire privilégié où rien n’est sûr, ou tout est nuancé, où les commencements restent des balbutiements, où « faire connaissance » demeure un acte volontaire, une merveilleuse étape de vie, où le temps n’est pas compté. Un monde réel où les affinités naissantes reposent sur une chose exquise, qui ne se contrôle pas, qui ne se soumet pas à quelque raisonnement, qui demeure souveraine, fragile et élégante, qui peut se briser en un instant de manière irréversible ou bien durer mille ans. Une chose qui s’inspire. Une chose naturelle. Une chose qu’on donne au départ, en aveugle comme au poker quand on veut flamber - « sans voir » -, sans voir et sans savoir, donc, une chose inestimable, une chose minuscule et immense, que rien ni personne ne pourra jamais doser, réguler, ou formater : la confiance.

 

 

xP1010094nb.jpg "Je peux traduire, si vous voulez."


xz4 "Tu me fais penser à un tournesol."

 

wAD2 SKermes51bis "Dear Sister..."


xRob 6090 "Use me. I can be your exorcist."


wdelph "Elle est bien ta lumière. "


wPal.jpg "Enjoy Paris in springtime."


xTeodor AD40B 67 "Let's meet at the usual place."

 

 

 

 

 

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Comment on this post

Anne D. 04/04/2010 22:30


Merci. Peut-être parce qu'il est écrit en pensant à la matière même de l'existence : ceux que j'aime/aimais/aimerai.


aléna 04/04/2010 21:54


Alors, ce texte, Anne, c'est un des plus beaux que tu aies écrits... vraiment! Il vaut à lui seul toutes les confirmations d'amitiés. ;-)