Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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Je rêve d’une association humaine, qui œuvrerait pour le plus difficile : pour la grâce et l’élégance ultimes, la poésie en un mot, dans les rapports humains. Ici et maintenant, demain et n’importe où, et en toutes circonstances, absolument. En tout, en chaque instant, une poésie humaine tournée vers chaque être présent, pour le bienfait de tous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Chacun sait que les extrêmes se rejoignent. Ainsi, dans un film anecdotique, se trouvent parfois des phrases décisives, essentielles à force d’être simples, comme ce dialogue :

-       - very few people surprise me

-       - really ? How Lucky you are. Since most people surprise me, I find them terribly shocking.

(- très peu de gens me surprennent

- vraiment ? Vous avez de la chance. La plupart des gens me surprennent, ils me choquent terriblement.)

 

J’aime cette phrase parce que c’est vrai, la plupart des gens me choquent. Terriblement. Je soupire à l’intérieur quand j’observe ces comportements humains, d’une petitesse sans limites, d’une inélégance à pleurer, d’une étroitesse étouffante. Des êtres qui usent leur intelligence – car ils n’en manquent pas, et c’est bien là l’ignominie - pour souiller et dénaturer une situation donnée. Chute prodigieuse, massacre vertigineux, travail de destruction savamment orchestré.


Nous en faisons tous l’expérience : les moments rares sont suspendus, arrêtés, fragiles.  Il ne sont pas rares par hasard, mais parce qu’ils résultent d’une somme de circonstances et d’attentions humaines, comme un tableau parachevé, abouti, magnifié, qu’auraient peint 4, 10, ou 16 mains solidaires. A petites touches. Essentielles. Une œuvre commune, partagée et vécue. A mille vibrations. Parfois dans ce théâtre de la vie une personne entre en scène, et par méchanceté, agacement ou intention de nuire – toujours des produits d’une vanité coupable, d’un ego hypertrophié, ou d’une existence fausse ou vide ou vaine – cette personne prononce une phrase, une seule, lapidaire et plombée, et subitement la scène change de couleur, le tableau se délave, il pleure de longues traînées dégoulinantes, soudainement cette phrase et ces mots transforment l’atmosphère en volutes nauséabonds, cette phrase met mal à l’aise toutes les personnes présentes, et surtout, surtout, cette phrase tire vers le bas tout l’ensemble : le contexte harmonieux, les êtres touchés, et les sentiments purs. Réduits en cendres, sans espoir de retour : c’est la poésie qu’on assassine, et les purs qui assistent au carnage pleurent à l’intérieur des larmes ensanglantées. Oui, c’est un crime. Silencieux et invisible, crime quand même. La poésie a l’élégance ultime : elle agonise sans mot dire, elle s’éteint souverainement, elle s’immobilise dans un souffle. Elle meurt dans un soupir, pas davantage.


La personne coupable de cette lâcheté s’en ira ensuite d’un pas qu’elle croit léger, se pensant auréolée de victoire – quel sentiment guerrier – alors qu’elle n’est qu’enveloppée de sa propre vacuité. Les imbéciles se trompent et les autres font pire. Soupir encore. Lorsque je regarde ça, les mêmes mots me viennent à l’esprit, toujours : « ce n’était pas nécessaire ». Et puis : « le pouvoir des nuisibles ». Ne jamais le sous-estimer.

Certains êtres se définissent par leur capacité à nuire. Certains êtres ne se donnent pas mais rêvent de posséder. Certains êtres ne peuvent êtres inspirés, puisqu’ils ne savent qu’expirer (leur mal-être, leurs ordres désobéis, leurs désirs inassouvis… tout et n’importe quoi, ils vômissent comme ils respirent). Certains êtres ne seront jamais en danger puisque tout est calculé, pesé, manipulé. Certains êtres ne conçoivent les rapports humains que comme un pouvoir ou une possession, mes amis ma femme mon homme au même titre que mon chien ma voiture ma maison. Mon honneur ? Ma dignité ? Ma dévotion ? Ils n’existent pas au catalogue des choses de la vie où ils classent même les êtres. Certains n’ont pas la grâce, quoi qu’ils fassent, mais cela ne justifie en rien ce besoin vengeur d’entraîner avec eux tous ceux qui les entourent, sur les terres en friche de leur vanité, de leur vulgarité acérée, la plus vraie, hélas : celle de l’âme incomposée.  Ces terres sont malfaisantes. On s’y enlise, on s’y traîne, on s’y vautre. Ces terres vous engloutissent ou vous brisent les ailes, ce sont des marécages où les plus purs se noient, nul n’en réchappe. Sur ces territoires gorgés d’orgueil et de violence, les anges se décomposent.


 


Je rêve d’un monde idéal (utopique ?) où les rapports humains seraient guidés par l’attention, ou chaque être se soucierait d’autrui avant de se soucier de soi-même, où les mots seraient choisis, retenus s’ils peuvent heurter, distribués s’ils peuvent aider. Je rêve d’un monde délicat où les indélicats se taisent, ou la grâce n’est pas piétinée par les pas lourds des énervés, où le temps s’arrête, se ralentit tellement que les malfaisants ne peuvent que passer, dans leur colère rapide, dans leur méchanceté accélérée,  dans leur aigreur hystérique, tels des traits flous sur une image photographiée lentement, calmement. Des conquérants fantômes qui n’auraient même pas d’ombre, pas assez humains pour ça. Je rêve d’un monde où chacun prendrait le temps et la mesure de son humanité, ou de son manque d’humanité, où par conséquent seules les paroles bienveillantes seraient sonores, seuls les actes sympathiques prendraient corps. Je rêve d'un monde où on entrerait en sympathie comme on rentre à pas comptés dans un lieu sacré, un lieu où la réserve et la discrétion sont de mise, les gestes mesurés, les pensées élevées. Je rêve d’un monde où quels que soient les rapports humains – amours, amitiés, ou rencontres passagères – ils se déclineraient selon une palette de couleurs raffinée et subtile, en demi-teintes, en clair-obscur,  un monde, donc, où les seuls échanges possibles entre deux êtres suivraient une loi discrète, correspondant aux mots de Rilke : « deux solitudes se protégeant,  se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre ». Je rêve d’un monde empreint de poésie humaine, d’humanité sincère, de générosité sans attentes, d’accords tacites sans négociations, d’intelligence sans perversion, de flamboyance sans fracas, de pertinence sans vanité, de gravité sans pesanteur, d'inverses réunis, de légèreté sans frivolité, d'insouciance sans ignorance, d'instants extatiques sans autres traces qu'une mémoire humaine. Je rêve d’un monde où chacun prendrait soin des détails, pour qu’un instant donné ne soit pas satisfaisant mais parfait, autant que faire se peut, un monde dont seraient exclus, pour toujours et à jamais, tous ceux qui froissent, raturent, salissent, souillent, tous ceux qui crient et vocifèrent, tout ceux qui réclament et exigent, tout ceux qui veulent le dernier mot, tout ceux qui ignorent que le dernier mot c’est celui qui se pose, silencieux, sur les lèvres de visages apaisés et souriants , humains, soucieux l’un de l’autre, le dernier mot se prononce en silence dans la paix, le respect et l’harmonie : …


Dans ce monde fait de poésie, l’un donne à l’autre ce bien précieux, cette sensation unique : je te fais devenir ce que tu es de mieux. Et à l'inverse, après t’avoir vu, je flotte un instant -suspension encore -, j’observe mon reflet, qui m’a été offert : la meilleure version de moi-même. Il ne saurait y avoir qu’élévation de l’âme dans un monde idéal : celle d’autrui, d’abord et avant tout, la sienne ensuite, par simple réflexion. De la douceur en tout, l’humilité de se taire lorsque les intentions ne sont pas justes, de la poésie au bord de l’âme, la vérité au bord des yeux, un accord harmonieux, volatile, et caressant. Un arôme oublié, préservé par quelques-uns. Dans ce monde idéal, vivre, enfin. Vivre chaque instant comme s’il était un, unique, et vital, en prendre soin, et le nourrir de ces détails qui font d’un rien un tout, tendre vers, choisir ce qui est difficile parce que plus fort, plus vrai et plus intense, donner, s’abandonner, pour trois fois rien pour la ferveur d’une heure isolée et fuyante, peu importe, avoir conscience de l’éphémère et de la merveilleuse inutilité de la poésie, la chérir pour cela, aussi, parce qu’elle laisse, longtemps, comme un effluve, un parfum de vie bienfaiteur sur ceux qui étaient présents.

 

 

 

Ce monde idéal est encore inachevé et souvent trop lointain. Il reste donc un devoir : protéger la poésie, devoir absolu. Il en est des instants de grâce comme des trésors enfouis, une fois exposés ils deviennent menacés, à la lumière ils sont vulnérables, il faut les chérir  ardemment et savoir reconnaître l’ennemi de la poésie, le fat, le vaniteux, le conquérant, le guerrier et l’amazone, le charlatan et la sorcière, les vains les gris et les noirâtres, les réducteurs, les destructeurs, les possessifs, les épris d’eux-mêmes et les mauvais ensorceleurs : les ordinaires. Ceux et celles qui ignorent – et enragent de sentir confusément qu’ils ignoreront toujours – l’élégance du cœur et de l’esprit.  Il faut se protéger, et bannir les nuisibles ; la poésie est à ce prix. La fuite demeure toujours une option.  Elle a le mérite de l’absence, absence de bruit et de mots déplacés, présence salvatrice du vide en lieu et place du commun.

Et si, par malheur, l’importun devait s’imposer, comme un convive non invité, et  inonder le monde de son manque de grâce, alors il faut demeurer stoïque et se retirer à l’intérieur. Et fuir encore, à toutes forces, au pays des âmes. Là où demeurent, intacts, les instants éblouis. Dans un lieu secret où se tient, tremblante et illuminée, une humble vestale, une servante attentive, une prêtresse inestimable : la poésie humaine.

 

 

 

 

 

 

 


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Comment on this post

Anne D 06/03/2010 15:04


Merci... Il me reste à percer le mystère de ce nom poétique : Mélisande... ? ;-)


mélisande 06/03/2010 11:53


"Protéger la poésie : devoir absolu." C'est ce que vous faites inlassablement par l'intermédiaire de vos photographies, poèmes sans mots, mais si expressives et pleines de tout. Instants présents,
moments de grâce donnés et partagés, illuminations, bénédictions.