Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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Qu’est-ce-que la réalité, sinon un impondérable ?

« Moby dick », Herman Melville.

 

 

 

-        Tu as vu, ils ont effacé la tour Eiffel ?!?

-        Qu’est-ce qu’on fait ?

-        Nous sommes bien à Paris… ?

-        Ou à Tokyo... ?

-        Quelquepart sur la terre.

-        Tu crois qu'on doit reconstruire la tour Eiffel ?

-        Je préfèrerais ne pas…

 

 

Premier janvier deux mille onze. Date rituelle pour prendre des décisions définitives avec la ferme intention de ne pas s’y tenir totalement. Commencer par faire une exception : ce sera fait.

 

Etrange premier janvier. Ce jour d’endormissement facile, d’hibernation cotonneuse attendue, de repli stratégique probable, j’aurais du le passer au chaud, à l’intérieur - « birdy attitude », sinon rien - . J’ai préféré ne pas. Visiblement ce premier janvier avait décidé de ne pas être ordinaire : déjà, commencer l’année comme on l’a terminée, en revoyant une pièce vue la veille. Idée curieuse, et néanmoins sensée. Parce que invitation, parce que absence d'hésitations, parce que puissance de certaines oeuvres qui à chaque vision donnent à découvrir, à s'enivrer, à s’émerveiller. Dont acte. Etourdissement, bis. Enchantement renouvelé. Echo salvateur. Deux mains pour applaudir qui semblent insuffisantes. « Eonnagata ». Trois artistes – Sylvie Guillem, Russel Maliphant & Robert Lepage - sur le chemin de l’exception, de l’excellence et de la grâce. Il y a quelques jours un homme disait "le caractère exceptionnel de la chose...". Oui.

 

Prolonger l’instant, s’attarder dans un théâtre détenteur de cette alchimie. Ne pas trouver les mots, se taire, nous aurions pu parler, nous avons préféré ne pas. Quelques sons échappés, des sourires esquissés, apesanteur. Retrouver le dehors avec des presque inconnus, rassemblés pour l’émerveillement. Un exquis trait d’union. "Si on allait... ?" Oui. Rien n'égale l'éloquence des points de suspension. Nous aurions pu rentrer. Nous avons préféré ne pas. S’attabler parce que parfois une table devient ce qu’elle devrait toujours être : un prétexte, un point d’ancrage, un subterfuge pour une aventure humaine, aussi brève soit-elle, légère et profonde. Ceci n’est pas une table… Changer de niveau de réalité. S’attarder. Disserter. Batifoler aussi, avec esprit, assurément, puisque certains jours sont comme ça, touchés par la grâce. Dans un lieu inspirant appelé à disparaître, le Bar des Théâtres, menacé depuis des années et finalement vaincu. C’est ainsi et c’est un peu triste. C'est dans ce bar que Laurent Terzieff disait il y a quelques années, avec un regard clair et souriant - oui, naturellement, les yeux peuvent sourire -, ces mots délicieux : "Venez vendredi à huit heures moins vingt." Quelqu’un a pensé : « Nous irons ailleurs pour de nouveaux souvenirs » et c’est vrai.


Enfin c’est dans ce Bar qui fermera ses portes le 3 janvier au soir, fermeture définitive, que nous avons parlé de Bartleby. L’anti-héros créé sous la plume de Melville. Bartleby est aussi insignifiant, apparemment, que Moby Dick est énorme. Ceci n’est qu’illusion. La force de Bartleby est sans limites. Elle est simplement paisible. Aux confins de l’étrange, sans doute. So what ? Nous naviguons sans cesse dans une troublante réalité, où l’éventail des possibilités s’ouvre et se ferme selon la main humaine qui le tient. Ainsi semblait en témoigner avec humour cette tour Eiffel inachevée, un peu plus tard, dans l’excellence d’une soirée qui ne voulait pas s’achever. Une Tour Eiffel effacée, une tour  Eiffel à réinventer, quelle pari insensé ! Ainsi passèrent les heures, sur-réelles ou sub-réelles, doux mélange, impertinences, effervescences, existence, dense. Un premier janvier. Bartleby nous accompagnait toujours, présent dans les esprits, une présence tranquille, comme le personnage.


Bartleby. Un être déterminé, rendu célèbre pour l’éternité par une réplique parfaite : « I would rather not to ». Une simple résistance, une résistance essentielle pourtant. Résistance à l’ennui, au dérisoire, au médiocre, au quotidien, à la facilité, à ce que vous voudrez. Je ne ferai pas l’exégèse de Bartleby, elles sont nombreuses, et peu importe. A chacun sa lecture. Je retiens ça : le pouvoir de refuser. « I would rather not to », à traduire par : « je préfèrerais ne pas », assertion douce mais néanmoins définitive, justement, pour refuser ce qui ne mérite pas d’être accepté. Pour fixer la frontière de ce qui est juste et de ce qui l’est moins. Ne pas laisser faire - ce qui ne demande souvent qu’une lâche inclination-, ou ne pas se laisser faire. "Je préfèrerais ne pas...", est-il possible de concevoir une intention plus précise, plus affirmée ? Le personnage de Bartleby n’est certes pas un modèle, si ce n’est dans une forme de poésie de l’absurde, mais sa formule, en revanche, a toutes les qualités pour devenir un leitmotiv vital. Un leitmotiv préférable au navrant : « ça va être difficile », porteur d’une incapacité. Nul atermoiement dans « I would rather not to », c’est une phrase empreinte de dignité, l’expression d’une volonté pure, nulle lamentation, nulle explication. Juste une force irrévocable enveloppée d’une singulière délicatesse.

 

Alors si je dois formuler un vœu, un seul, pour cette nouvelle année, je vous souhaite de faire bon usage des mots de « Bartleby ». De trouver cette force particulière qui consiste à refuser tranquillement et obstinément le médiocre, l’ordinaire ou le vulgaire, pour envisager l’exception, l’excellence, et la grâce. En tout, et avec tous. Puissiez-vous user de cette formule aussi souvent que possible en 2011 : « I would rather not to », « je préfèrerais ne pas », et ainsi rassemblé, débarrassé de toutes les tentations de la facilité et de l’insignifiance, puissiez vous au final vous tenir au plus près d'un être cher : vous-même. Ou plus précisément, la meilleure version de vous-même.

 

 

 


• 

 

Voilà. Je peux maintenant retourner à mes résolutions définitives. Certes, j’ai écrit ici, prouvant ainsi que l’exception peut exister, certes, je pourrais écrire à nouveau, mais voyez-vous, pour mille raisons qui m’appartiennent, I would rather not to.

 

 

 

 

 

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