Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

"La clef des yeux dans l'eau se rouille. Je la rapporterai demain. "

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La clef


Pour te guider ô toi que j’aime
Vois la veilleuse est allumée
Sont clos mes yeux tout pleins de gemmes

Ouvre tes yeux puisque tu m’aimes
Ouvre pour moi tes yeux fermés

Mets de l’huile dans la veilleuse
J’ai perdu la clef de mes yeux
Mes yeux aux pierres précieuses
Cherche la clef prends la veilleuse

J’emporte la veilleuse adieu

Oh je ne veux pas que tu sortes
L’automne est plein de mains coupées
Non non ce sont des feuilles mortes
Ce sont les mains de ceux qui sortent

Adieu je pars sommeille en paix

J’ai cherché longtemps sur les routes
Passant n’as-tu pas vu la clef

Rentre au logis la belle Ecoute
Tant d’yeux sont clos au bord des routes
Le vent fait pleurer les saulaies

J’ai cherché longtemps par les villes
Où est la clef des yeux fermés

Des clefs J’en ai vu mille et mille
Reste avec moi dans notre ville
Tu ne la trouveras jamais

J’ai cueilli ce brin de bruyère
Mets-le sur ton cœur pour longtemps
Il me faut la clef des paupières

J’ai mis sur mon cœur les bruyères
Et souviens-toi que je t’attends

Je m’achemine vers la ville
Où rêve celui qui m’attend
Je viens à lui Mais m’attend-il
Voici les portes de la ville
Où j’ai laissé mon cœur d’antan
Ouvre si tu m’attends encore
C’est moi c’est moi ta bien-aimée

Ton amoureux hier est mort

Par pitié m’attend-il encore

Hélas j’ai vu ses yeux fermés

Toc Toc Il a fermé sa porte
Et ses yeux pleins de pierreries
Quel est donc ce mort qu’on emporte

Tu viens de toquer à sa porte

Et je suis veuve aux pieds meurtris
J’ai jeté la clef dans le lac
Soient toujours clos les yeux fermés
Je suis veuve le jour de Pâques
Des amants vont au bord du lac
Où je ne reviendrai jamais
La clef des yeux dans l’eau se rouille
Je la rapporterai demain

Mais les yeux que la mort verrouille
La Mort L'Amour La clef se rouille
La nuit descend dans les chemins

Au bord du lac sont les sandales
Et la veilleuse consumée
Sur la robe ont chu des pétales
Deux anneaux d’or près des sandales
Au soleil se sont allumés

Passèrent deux cueilleurs de roses
Vois-tu pas deux anneaux briller

Je vois des fleurs fraîches écloses
Je vois tes yeux je vois nos roses

Je vois deux anneaux d’or à tes pieds


Apollinaire

 

 

Je me souviens de ça, maintenant. F racontait ça à Londres, il y a si longtemps. Nous parlions du film "Bleu". Jamais le chagrin n'a eu un aussi beau visage, celui de Juliette Binoche, dans "Bleu".


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Je me souviens de cette scène : elle marche le long d'un mur, et frotte sa main, son poing noué, sur ce mur rugueux, jusqu'à s'écorcher les articulations. Le chagrin violent c'est exactement ça, chercher la douleur physique pour qu'elle remplace l'autre. Un moyen parmi d'autres.

F. racontait qu'à la mort de son père il était encore jeune. Il avait commencé par dormir, il disait qu'il dormait tout le temps, partout, chez lui, à l'école, dans la voiture, partout, tout le temps. Et puis un jour il a arrêté de dormir, et la peine était là qui l'attendait, vigilante, aigüe, tranchante. F. disait qu'il avait compris ce jour-là qu'on peut diluer un chagrin, le répartir dans le temps, ou repousser le moment pour le recevoir. Mais on n'y échappe pas. La somme de chagrin à recevoir demeure, constante, gigantesque souvent, et il faut l'avaler, gorgée par gorgée, goutte à goutte, ou d'un trait. Comme on peut.

Je viens de réaliser qu'effectivement lorsque je dors tout va bien. C'est la nuit que je pleure.

Un rien me suffit pour glisser sur cette pente. Un nouveau disque de Teodor, inouï évidemment, comme son "Didon & Enée", un disque qui suscite cet article dans ce magazine attrapé tout à l'heure :


Image 1 chostakovitch.jpg

 

Ensuite je m'intéresse à l'oeuvre, pourquoi faut-il que ce soit la 14ème de Chostakovitch... Retour vers Apollinaire et son "suicidé". Et puis tant d'autres... La clef. Les clefs. Démonter le mécanisme du chagrin pour tenter de le dominer. Echouer. Voilà. C'est la nuit que je pleure. Demain sera un autre jour.

Demain penser à la colère, salvatrice, une colère calme mais une colère quand même. Colère contre toi. Colère contre nous, les autres, moi, tout le monde, aveugles, décidément. Colère contre ce chagrin, visqueux, dégoulinant, qui me colle à la peau. Lui tordre le cou. Se souvenir que ce chagrin m'empêche de respirer. Colère triste. Demain sera un autre jour. Demain je me souviendrai de me méfier des soirs, et de dormir la nuit.


 

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Teodor Currentzis, 2009.

 

 

 

 

 

Comment on this post

Anne D 04/20/2010 10:22


Continue d'oser... xo A


aléna 04/20/2010 09:47


C'est drôle, Anne, pcq je lis précisément du Apollinaire... et on vient de m'offrir ce film! dont le seul souvenir que j'ai consiste précisément (encore) dans cette scène que tu racontes... C'est
un beau film, mais il me fait un peu peur, à présent, et je le tiens un peu à distance...
J'ose ici écrire que je t'embrasse!