Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

C comme Coussin.

Hm.

Hmmm hm.


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[Mur de coussins. DR.] 

 

Ou : De la rigidité de la pensée, de l’étroitesse d’esprit et de la flexibilité du coussin.

 

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[Salle des mariages, Mairie du Vème, Paris. © Anne Deniau]

 

Once upon a time… Or a long time ago… j’avais des amies, ou plutôt des connaissances, qui a 20 ans savaient ce qu’elles voulaient, quand je me bornais à savoir ce que je ne voulais pas.
Ces jeunes filles déterminées avaient un plan de bataille : choisir leurs études supérieures en fonction des mâles qui seraient présents dans ce même cursus, faire semblant d’étudier ou de travailler quelques mois ou minutes pour s’arrêter aussitôt que serait atteint le but suprême : trouver un bon excellent parti. Elles étudiaient les garçons, avaient des critères de tri aussi drastiques que le tri sélectif aujourd’hui – tiens ce serait amusant, d’ailleurs : des hommes-carton, des hommes-plastique, des hommes recyclables… - et tissaient leur toile pour mieux piéger séduire LE mâle. Une fois l’affaire entendue, le plan de bataille évoluait vers l’aboutissement, le paroxysme, la victoire finale : le mariage en grandes pompes, avant l’âge de 25 ans si possible. Présentations, préparatifs, elles disaient réfléchir taffetas ou velours, roses blanches ou roses roses alors que ça cogitait dur : contrat de mariage, achat du deux douze pièces ou établissement dans le château familial, bref, occupation des sols, puis plan de non-carrière et gestion rusée du dit mâle et de ses actifs.

Ainsi, au moment où je réalisais que l’univers des possibles était toujours plus grand, quand le Vietnam s’ouvrait et que l’on pouvait prendre le transvietnamien pour arriver sur la plage de China Beach déserte, quand on pouvait décider d’aller vivre au Japon facilement, encouragé par une entreprise bienveillante, quand on pouvait découvrir Peter Sellars à Bobigny dans ses premières œuvres époustouflantes, quand Nick Cave était jeune et absorbait encore toutes les substances illicites possibles - aujourd'hui thé vert, eh oui -, quand les Red Hot n’étaient que de jeunes inconnus californiens, quand Tom Waits avait déjà cette voix cabossée mais un air plus frais (si si), quand on pouvait se sentir étudiant et aller sans sourciller au carnaval de Venise en car-couchette ( !), quand chez Castel on les trouvait tous vieux,  quand on pouvait croiser Gainsbarre dans les nuits parisiennes, quand on pouvait voir un petit jeune nommé Galliano faire encore acte de création -et avec quel brio-, quand on pouvait hurler « like a Virgin » avec Madonna et se sentir irrésistible, quand on pouvait s’évanouir devant « les ailes du désir » d’un jeune cinéaste auteur nommé Wenders, quand Desplechin commettait le sublime « Comment je me suis disputé... », et révélait à la face du monde Devos, Amalric et Balibar, quand on décidait de partir à l’aube prendre le petit déjeuner en Normandie parce que « avec la mer ce sera mieux », eh bien...certaines étaient trop occupées : elles s’installaient. Et tels des généraux contemplant leurs victoires, et le champ de bataille déserté, désespérément vide, ces toutes jeunes femmes se lançaient, sous mes yeux sidérés, dans une quête dont le sens m’échappait totalement : la recherche d'objets. Elles faisaient de la "déco". Elles devenaient, et gloussaient hystériquement en prononçant ces mots : des « femmes d’intérieur ».
Et inlassablement, peu importe ce que mes complices ou moi leur proposions : "un café ? un ciné ? un goûter ? un mojito ? une expo ? un restau ? un voyage ? une soirée pas sage ? des images ?" elles répondaient : "Non, désolée, je suis débordée. Je cherche des coussins."
 

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[Univers des possibles. On earth. © Anne Deniau, last pic DR]



J’imagine que c’est à cette époque que le mot « coussin » a pris une valeur symbolique. Je noircissais des pages de textes enflammés, je passais des nuits blanches à observer les êtres ou les photographier, je donnais des cours – en vrac : français, philosophie, anglais, latin & maths, auréolée de mon joli diplôme qui me permettait de faire illusion et de laisser croire que j’étais une « jeune fille bien » qui adorait les coussins- pour flamber ensuite toutes mes économies dans des voyages insensés ou des sorties tout azimuts – je n’ai jamais autant profité de la vie culturelle de Paris que dans ces années étudiantes : je voyais tout, ou presque ; peu de besoins, peu de moyens mais suffisamment pour voir, entendre et ressentir tout ce qui était offert.-
Et pendant ce temps, des jeunes filles cherchaient des maris coussins.
 

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[Coussins JF Lesage. DR.]



Depuis j’ai grandi, j’ai fait mille et une choses, je me suis installée, bien sûr, plusieurs fois – j’ai la bougeotte disent certaines… - dans des maisons ou des appartements, j’ai acheté des meubles, forcément, mais jamais, au grand jamais, je n’ai pu me résoudre à chercher des coussins. Blocage psychologique.

Hmm. Jamais ? 

2010. Il aura fallu atteindre ces chiffres ronds comme des guéridons stylés pour que, soudainement, me prenne cette envie iconoclaste : chercher des coussins. Il est vrai que j’attaque une phase de « nidification », comme je le disais récemment. A force de travailler, de rêver, de vibrer, j’ai un peu oublié la maison. Les journées ne durant que 24 heures, my joy and pride – comprendre la chair de ma chair ; comment ça, c’est tout aussi extrême ? - étant par ailleurs une priorité, sans parler du temps dévolu à mon homme, le home sweet home s’est peu à peu transformé en capharnaüm, et j’ai tout à coup ressenti l’urgence de refaire le nid. Vider, enlever d’abord (plumes accumulées en tous sens), puis organiser, revisiter les lieux, déplacer les meubles (et hop ! en enlever aussi...) et enfin, apposer la touche finale : les coussins. J’ai regardé partout, cherché, scruté, mais non, dans la somme de choses merveilleusement inutiles accumulées au cours des ans, je n’ai trouvé que 3 coussins – suédois, attrapés au vol entre deux étagères et 24 cintres dans la plus grande indifférence - sans grand intérêt, et 2 coussins japonais achetés sans doute en pleine inconscience – je n’ai aucun souvenir de cet acte, « I have no Memory of that incident whatsover », j’adore cette phrase dans « living in oblivion » – à Tokyo il y a plus de 10 ans, et donc réellement fatigués, voilà, c’est tout.

 

Je me suis donc mise, le 11 01 2010, à chercher des coussins.

(Je sais…)


Rien n'est simple pour les néophytes. 

Imaginez d’abord qu’il existe une variété de coussins proche de l’infini, une gamme de prix insensée – et je n’ose mentionner certains chiffres indécents ici… (« Quoi ? Pour un coussin ? » ai-je hurlé in petto plusieurs fois), mais surtout, il existe une gamme de couleurs, de formes, de matières et de styles qui défie l’imagination et donne le vertige.

 

Croyant être efficace – alors que je n’y connais rien, donc, pas de maitrise es coussins, vous l’avez bien compris- j'ai opté pour une stratégie globale du coussin et me suis rendue dans un grand magasin parisien en songeant que là, au moins, j’aurais l’embarras du choix et en 15 minutes l’affaire serait réglée. Naïve que j’étais.
Du coussin boudin au coussin éthéré (tiens, ou pourrait établir les mêmes catégories pour les coussins et les femmes ? amusant…) en passant par des mignardises exaspérantes ou des luxuriances coupables, du pouf au coussin miniature, des rayures aux galets en passant par des imprimés « fleuris », des velours aux satins, il y a tout, et davantage. Mais alors que je m’attendais à trouver un corner « coussin » avec une montagne de ces choses moelleuses, au mieux, ou purement décoratives (d’ailleurs je ne vois pas trop l’intérêt quand même, c’est comme les luminaires qui n’éclairent pas et ne permettent pas de lire, ça m’exaspère), j’ai réalisé que les responsables de ce grand magasin, assez futés pour balader leurs client(e)s et attiser un goût de consommation prononcé pour les « objets d'intérieur », disposent les coussins avec parcimonie, dans de multiples endroits et recoins, vous obligeant ainsi à accomplit un véritable marathon (je recommande la lampe frontale en option) si vous êtes décidé à faire le tour de la question, pardon, du coussin.
Dans cette forêt de bosses moelleuses, d’incitateurs d’alanguissement, de promesses de détentes ultimes, il est difficile de garder son sang froid. On compare, on saisit, on mélange, on associe, l’adrénaline monte, on en a 7 ou 10 ou 14 dans les bras – vague similitude avec madame Bibendum, oui – on caresse on touche on frémit (ah ! l’extase par le coussin !) et on trouve, épuisée, un coin de table ou de canapé pour se livrer à des expériences, pour construire des pyramides sans angles, on recule un peu pour se rendre compte de l’effet produit, et tout à coup un point de vue particulier vous dévoile ce que vous tentiez d’ignorer : votre propre image, reflétée dans un miroir, le sourcil froncé et l’air bêtement concentrée : c’est vous en train de choisir vos coussins. Vision terrible. Et salutaire, aussi.

 

Car c’est ainsi que j’ai atteint la quadrature du cercle : je me suis surprise à repenser à toutes ces amazones stylées, ces dianes chasseresses en Burberry, ces prédatrices en quête d’un bon mari (bon géniteur, aussi ? Comme disait une amie qui me faisait hurler de rire lors d’une conversation surréaliste, face à une femme qui décrivait en termes presque animaliers les qualités de son mâle et son propre désir conséquent de faire un enfant : « on n’est pas à la ferme, non plus ») bref bref en repensant à toutes ces jeunes filles obsédées par l’idée de réussir leur vie, alors qu’elles la rataient à mon sens consciencieusement en vouant un culte au chiffre XVI (quartier, mobilier Louis du dit chiffre, ou nombre d’enfants idéal, je n‘ai jamais su), je me suis dit, donc, en 2010, avec une certaine humilité tout à coup : « Pas si simple de choisir des coussins ».


COUSSINS PHILOSOPHIQUES (Ligne du dessous = coussins "IDEAL") :
Image 9


COUSSINS VOLUPTUEUX VOIRE LIBIDINEUX :
Image 10


Allez je vous épargne les détails... Non ? OK. Admirez la logique : J’en ai choisi 9, parce que l’impair est plus soluble dans l’air ; Dont 3 parce qu’ils sont noirs et caressants comme un velours profond (ils sont en cuir, en réalité, ou peut-être vu le prix outrancier hors-soldes, en peau d’homme ?), + 2, parce qu’ils ont une forme très allongée improbable qui les rend du coup parfaitement inutiles et vaguement sympathiques, et + 4 enfin parce que ce sont de vrais coussins, moelleux, accueillants, ils poussent même des soupirs de satisfaction quand vous vous effondrez mollement sur eux, 4 coussins donc pour finir bien imposants, bien rebondis, bien confortables, pour s’étendre lascivement, se prélasser clandestinement, s’abandonner, enfin, sur 4 coussins juste parfaits. Pour les 9, couleurs neutres voire monochromes (ça vous étonne ?) et matières, enfin, étonnantes ou pas, variées en tous les cas, du velours au feutre en passant par tout et n’importe quoi.

 

Non, je ne fus pas rationnelle dans l’achat de ces coussins. Enfin maintenant que ça, c’est fait, je peux ré-enfiler mon tee-shirt favori, acheté au bord du Mékong, jaune (couleur que je ne porte jamais mais il n'y avait que ça, un jaune bouton d'or épouvantable), assez laid, mais avec cette phrase inscrite : « good girls go to Heaven, bad girls go everywhere ».

Non, ne rêvez-pas, je ne vais quand même pas photographier ces coussins pour vous les montrer, il y a des limites. Je me dis d’ailleurs que je ferais mieux de photographier des cous (je le fais depuis longtemps, cette partie du corps est si troublante, et puis il y a le défi de Man Ray…) et des seins (mais ça c’est pas gagné, cinq ans déjà que je souhaite commencer le nu, et je n’y arrive pas).

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[Cous & Seins. © Man Ray, Lee MILLER]

Finalement les seins c’est comme les coussins, une vieille histoire. Les coussins je viens d’en écrire suffisamment là-dessus, vous avez compris. Quant aux seins… Il y a une phrase-clé sur le sujet (ces phrases prétendues anodines qui s’inscrivent, sans que je sache pourquoi, et ne me quittent plus jamais).
Il y a longtemps : Je ne créais rien, je rêvais peu, j’exerçais un "vrai" métier, ne me jetez pas la pierre – ou le coussin -, je m’étais trompée, c’est tout. A cette époque une de mes amies vivait avec un sculpteur. Un soir où je m’étonnais de l’absence de son homme, elle eut ces mots « X ne viendra pas, il n’est pas très en forme. – Pourquoi ? – il a commencé le nu, le corps humain, c’est très difficile pour lui, c’est une étape, une fracture, il piétine, il n’y arrive pas, il est découragé. »

 

J’avais trouvé ces propos prétentieux, faussement intellectuels, ridicules, et vains. Aujourd’hui, je comprends. Même si j’ai des coussins.

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[Coussins Zen. CQFD. DR.] 

 

 

 

 

Comment on this post

aléna 01/31/2010 22:27


Des mecs doux, malléables et qu'on oublie??? mais où ? encore jamais rencontré ! - Mais je dois dire que ce texte est drôle, léger et bien écrit. Le tric sélectif... les filles coussins... on
finira bien par se retrouver, eux et nous...


Anne D. 01/30/2010 00:17


Oh, je peux avoir l'esprit mal tourné, mais là ce n'était pas le cas. je faisais juste la super-chipie : un truc malléable, doux, qu'on oublie : ben c'est un HOMME, pardi ! ;-)


mimylasouris 01/29/2010 21:06


C'est tout un art que de parler futilement des choses sérieuses et sérieusement des choses futiles. Vous brodez tellement bien sur le coussin que c'en est un régal.

Il ne faut pas croire, je me suis remise dans une dynamique de travail - enfin dans le sens que ce mot peut avoir en fac. Inversement proportionnellement à l'adage "moins on en fait, moins on a
envie d'en faire", je suis prise d'une boulimie de rencontres et lectures, les mots grouillent et réclament d'être semés aux quatre vents.
En revanche, j'ai beau avoir l'esprit parfois mal tourné, je ne vois pas pour votre second message...


Anne D. 01/29/2010 12:31


Quand vous dites : "l'idéal du coussin... un truc doux, malléable, qu'on oublie", j'ai failli faire de l'humour et écrire : un ....., en fait ? Pas osé. A quoi j'ai pensé, à votre avis ? ;-)
My goodness, j'ai vraiment envie de raconter des bêtises aujourd'hui... ;-)


Anne D. 01/29/2010 12:28


Eh oui chère Mimy, il est bon de se perdre parfois en futilités ; j'ai bien rigolé en cherchant ces coussins, une avancée dans l'absurde, vraiment; Tout à fait d'accord avec vous sur les oreilles
(et on pourrait en dire long sur les doigts de pied, aussi ;-) ah la plage et son cortège d'horreurs !) bon j'adore votre histoire de cours et de pensée. très joli délire sur l'oreiller, tiens moi
non plus je n'avais jamais pensé à oreille/er, insensé ! Alors un oreiller pour écouter... les vagues ? ses propres rêves ? ou pour arrêter d'entednre ? Enfin bilan de cette histoire, comme quoi il
ne faut jamais dire "Coussin...".
Je n'étais pas bien sûre de la réaction de mon homme, après m'être bien amusée, quand j'ai disposé mes 9 coussins (certains sont petits mais c'est un peu n'importe quoi, j'avoue) eh bien vous savez
quoi ? Il a adoré. Un coussaint homme.
(& by the way, vous m'avez l'air d'avoir envie de travailler autant que moi... TGIF syndrôme ? ;-) )


mimylasouris 01/29/2010 12:05


Comme lorsque je regarde trop longtemps une oreille elle finit par devenir obscène, une sorte de champignon sur un tronc humain, dont personne ne semble entendre la bizarrerie, à la lecture de cet
article, les carrés rembourrés qui parsèment le canapé me paraissent brusquement incongrus. Surtout les très carrés, très compacts dont on ne peut rien faire. Même pas le poser sur ses jambes en
tailleurs pour rehausser le livre et ne pas peiner sur des petits caractères, trop ronds pour cela. L'idéal du coussin se serait un truc informe, malléable, doux, qu'on oublie. Un oreiller.
D'ailleurs, j'ai deux oreillers sur mon lit une place. Ce ne sera pas pour la déco, le bibelot encombre et l'oreiller surnuméraire se retrouve souvent par terre quand il n'est pas maltraité de tout
mon poids. Cette digression m'amuse. Et me rappelle une anecdote d'hypokhâgne. En cours de philo, le professeur a demandé à la classe moelleusement attentive de lui donner un "objet" (de pensée) et
une élève, sortie de sa torpeur, a spontanément répondu "un oreiller". Grand silence cauchemardesque, enfin rompu par des claquements de mains qui n'applaudissaient pas du tout. Cynique : "mol ou
dur, l'oreiller ? je ne sais pas, moi, précisez ; penser sur l'oreiller, cela va être difficile. Ou alors vous flinguez les anges, vous récupérez les ailes et vous en faites un oreiller." Mieux
aurait valu rester sous la couette ce matin-là. Quoique... il aurait suffi que le professeur l'entende d'une autre oreille. C'est amusant, d'ailleurs, je remarque seulement maintenant le lien entre
oreille/oreiller, semblable à cou-sein. A tous coups, vos photos me feraient ac(cou)rir(e), j'en suis certaine - même si ses racines, les clavicules, me fascinent davantage. Mais j'arrête, je ne
sais déjà plus à quel coussaint me vouer.