Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

Parfois E pourrait ressembler à Excitée. Mais non. C'est plus calme. Simplement, quand trop de personnes touchantes m'entourent au même moment, ça provoque comme une overdose d'émotions, je flotte, je passe dans la quatrième dimension, et je ne sais plus comment je m'appelle. J'entends quelqu'un parler, c'est ma propre voix, la parole automatique, ça s'appelle.
Dans ces moments je prie intérieurement pour que le temps se dilate et que les instants s'étirent. Evidemment ça ne se produit pas. Alors c'est un feu d'artifice, des mixed feelings -bonheur intense, peur de la fin- , des lumières partout -surtout quand il fait sombre et que l'obscurité enveloppe ces instants-là- et la pensée aigüe, comme une supra-conscience, que la vie passe, merveilleusement, et qu'à cet instant précis elle était là, la vie, presque tangible, comme un roc façonné par les mains des vivants, justement.
 
E comme Emerveillée, donc.
 
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Ce soir ils étaient 3 sur scène, Warren Ellis, Nick Cave, et Martin Casey. Pour une soirée déroutante, intime, pas vraiment timide, à peine intimidante. Ouverte. Sur des mots, de la musique et des images, donc tout ce qu'on aime.

Warren Ellis et Nick Cave ont relevé ce défi sublime, écrire la musique qui accompagne la lecture d'un livre ; Près de 8 heures, il y a 7 CD dans la boite en tout cas. Ce soir, ils reprennent aussi leurs titres favoris, ou demandés par le public, accordés de bonne grâce.
 
Le livre, c'est "the death of Bunny Monroe", une épopée à la Nick Cave qui résume en personne l'intrigue en début de soirée, lapidairement, ça donnait quelque chose comme : "The story of a man, he loves girls, pussies, etc. His wife died. And then he is on the road with his son, most of the time his son is waiting in the car while he is after some girl trying to do what you know... There will be fall, and redemption"
 
Dans une lumière de damné ou d'illuminé, Nick Cave lit des passages du livre; Rien de plus beau que cette voix-là, qui lit avec des intonations uniques les mots écrits par le même homme. Comme quand un danseur interprète sa propre chorégraphie. Tout est juste. La vérité. Rare.
Certains passages sont drôles, hilarants mêmes, mélange gothique désabusé et iconoclaste de loosers, d'alccol, de filles, de sexe, d'espoirs immenses et de réalités glauques, de chagrins vertigineux, de petites misères et de désespoir entier.
Le texte est, comme d'habitude, sublime : associations détonantes de mots, sonorités envoutantes, chutes explosives, phrases enroulées en circonvolutions mystiques ou burlesques, surgissement de la douleur au milieu de la farce. Et puis la solitude, omniprésente. Les sables émouvants dont parlait un autre poète.
 
Après deux passages hauts en couleur, révélateurs du style de Nick Cave ("It is testament to Bunny's irrepressible optimism that the glory days of their courtship refuses to relinquish their hold on the present..."), il lit un passage relatif au fils. Bunny Junior.
Et soudainement, toute la violence, la sauvagerie et l'humour noir de Cave s'évanouissent, comme il lit ces mots. La voix se fait plus douce, le violon de Warren Ellis retentit, et là, nous sommes tous achevés :
"He can perfectly remember in which year the Eiffel Tower was built, but he realizes that it is more and more difficult for him to remember what his mother looked like."

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Avant, entre, après, il y a eu des chansons, bien sûr, du fabuleux "Grinderman" au terrible "Red right hand", des ballades comme lui seul sait en faire (Into my arms, Mercy seat...). Nick Cave se tient, immense comme à son habitude, avec ou san sguitare. Parfois il plie bizarrement son corps pour le disposer devant le piano, ses pieds martèlent le sol, puis se figent. Martin casey est à la basse, Warren Ellis est plus que jamais homme orchestre : guitares, violon, flûte traversière, batterie, et voix.
 

    
Parfois certains posent des questions au Gainsbourg Australien. Il vaut mieux être witty, et en pleine forme : Nick Cave est à 200%, il répond vite, pirouette, et met KO. Le tout dans un sourire ravageur.

AU milieu du feu des questions, une voix de femme s'élève "Nick ?" "Yes ? "I love you" et cet échange est suspendu, n'arrive pas à être ridicule, c'est impromptu, et beau.

Un homme se lance dans une question sans fin. Dommage. Le Maître s'impatiente. Il coupe court.

Du coup je me tais et ne lui demande pas "Where do you dream ?", curieusement cette question je la poserai, plus tard, à découvert, sans la distance protectrice de 3 rangées de fauteuils.

Un homme pose une question simple et pertinente : "Quel est le dernier CD que vous avez écouté ?" Nick Cave réfléchit, et dit "Miles Davis", vrai ou faux, peu importe, c'est en tout cas le dernier CD qu'il aimerait avoir écouté.
 
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Après, enfin, prolongations, émerveillements, ils étaient nombreux celles et ceux qui me touchent, Warren & Nick, Martin et son regard franc, simple, abouti, N, C, C, D, T... Les émotions se sont entremêlées, il faisait vite il faisait fort, des images encore, des paroles, et des tonnes de sourires. Nous étions heureux d'être ensemble. Comme c'est simple, n'est-ce-pas ? Et puis, partir, pour garder intacts ces instants-là, compressés, condensés, des boules de quelque chose de rare, des miettes d'absolu en béton armé. Intouchables.
 
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Ce soir, s'il était besoin de me le rappeler, je m'appelais Ann, sans E, c'est écrit sur une première page.
 
Le E, je l'ai gardé pour Emerveillée.
 
Le livre, je l'ai gardé pour me persuader, demain, que cette soirée a réellement existé.

 
Et les deux films Black & White, posés sur mon bureau, contiennent à priori tous les visages amis ; je verrai bien demain matin si ces deux bobines appartiennent encore à la réalité. 

 
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