Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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A 20 ans, j'ai pris le Petit Robert, j'ai photocopié une certaine page, je l'ai agrandie au format A2, puis encadrée. Cette page est restée 5, 6 ou 7 ans sur les murs de mon appartement.

La page contenait le mot Ephémère, un mot que j'aimais pour sa douceur et sa violence.
 
Quand on a 20 ans, c'est facile de jouer avec l'idée de fin, on se sent poète comme Rimbaud, on a des ailes aux talons et on fait la maligne. Je n'avais peur de rien, je disais que j'avais toujours su que j'allais mourir jeune, je montrais mes jambes et je cachais mon âme, et je placardais "Ephémère" chez moi. Suivant le principe d'indifférence, pas très loin de celui de libre arbitre, je chantonnais "les histoires d'amour finissent mal en général", quand je n'écoutais pas Bauhaus, j'appliquais le principe de Garbo "à 20 ans ne souriez pas ça donne des rides", je m'habillais de noir, je ne portais des lunettes de soleil qu'après 22 heures, mes amis, élégants et sombres, étaient néanmoins tous plus allumés qu'éteints, on refaisait le monde, Antoine avait une classe folle il disait qu'un jour il serait Président, on vidait des verres de Mezcal au Pacifico, on rentrait en VMax (noire), on roulait vite, on fumait peu mais au bon moment, j'étais déjà entrée en intimité avec Sagan - jumelle astrale, forcément - bref la vie était tellement légère qu'on avait bien le droit de se la jouer torturée, oui Ephémère c'était un bon mot. Stupid Girl.

Oui mais.

Chaque personne, je dis bien chaque personne qui a franchi le seuil de l'appartement à cette époque s'est immobilisée à un moment donné devant ce cadre et les mots affichés. Forcément, à 20 ans on ne fait pas dans la délicatesse, on a oublié le sens du mot nuance, j'avais donc disposé "Ephémère" en position stratégique, dès qu'on passait le seuil, on se le prenait en pleine face, impossible de ne pas le voir, et tous s'arrêtaient là.
A chaque fois, j'étais impatiente de découvrir un écorché ou un poète qui s'ignorait, une Calamity Jane ou une créature inspirée, enfin bref quelqu'un qui comprendrait, ou par politesse ferait semblant ; ça ne s'est jamais produit. 
Toutes et tous s'arrêtaient devant ce cadre, mon portrait de Dorian Gray à moi. Et toutes et tous posaient naturellement la même question : "Pourquoi tu as choisi cette page ?" et avant que j'ai eu le temps de répondre - une réponse compliquée, bien sûr, obscure et sibylline, savamment préparée - elles/ils avaient déjà ajouté : "A cause du mot Ephèbe ?"

Aujourd'hui encore j'en souris. Quelle ironie... Je me voulais poète, on me voyait jeune fille. Je n'avais vu qu'éphémère, juste au-dessus éphèbe se pavanait. Trop drôle. Ou comment, à force de vouloir jouer les mystérieuses on en devient transparente. Sauf que personne ne regarde dans la bonne direction.

Récemment une femme rare a prononcé ces mots : "Vous êtes très mystérieuse."
Je comprenais vaguement le pourquoi de ce mot-là, à cet instant-là, néanmoins j'ai dit la vérité :
"Vraiment ? Je me trouve tellement transparente, au contraire, voire simpliste, voire stupide."
Il y a eut un silence. Un bon silence. Elle souriait.
"Détrompez-vous. C'est très mystérieux, justement, la transparence." 

Aujourd'hui je laisse les mots dans les dictionnaires. J'encadre des images.

Je sais que tout est éphémère. La lumière, et l'ombre. ;-)


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Comment on this post

aléna 03/24/2010 23:15


ce n'était qu'un hommage clin d'oeil à celle qui sait montrer comme personne!


Anne D. 03/24/2010 23:10


Eh oh là les 2 miss ça vous dérangerait d'arrêter de discourir sur mon compte pendant que je bosse alors que j'ai une seule envie, tomber dans les bras de Morphée ? Who gave you any kind of
authorization to look at me straight in the eyes ? Just teasing you... ;-)


aléna 03/24/2010 22:21


@ Mimmysouris, oui oui, ce qui se montre ne se démontre pas : que l'expérience de la singularité qu'offre l'art est parfois plus nette, incisive, décisive, qu'une bonne vieille démonstration... je
ne crois pas qu'Anne, qui s'y connaît dans les deux, dirait le contraire.
Anne = comment-de-la-précision-mathématique-on-passe-au-choc-du-singulier (c'est un traité à elle toute seule, chuuuut!)


Anne D. 03/24/2010 21:39


"Les deux Baudelaire", ça va devenir un vrai non-mystère... ;-) Un trop plein de vérité, aveuglant à force de lumière crue. Une chose éminemment politiquement incorrecte, une chose qui mettrait mal
à l'aise n'importe qui. That's why, it's better this way. It's probably the most terrible thing I've ever written, in full transparency. Getting blind when looking at the absence straight in the
eyes. Tears are nothing, or just the human track of what eyes can't see. You're right, you're damned right : it's not so easy to deal with what is hugely visible. Pourquoi je parle toujours en
anglais quand c'est the naked truth ? ;-) Allez, je termine sur une note plus jolie, cette phrase de Sam Shepard, auteur, dans une de ses pièces : "Savage Love", une pure merveille... Qui décrit
toutes les étapes d'une histoire d'Amour, des balbutiements au vide. Il y avait ça : "Is it all right if I look at you straight in the eyes ?" C'est au début de la pièce, aux commencements...Un
homme qui pose cette question à une femme. Joli, non ? ;-)


mimylasouris 03/24/2010 17:49


"The true mystery of the world is the visible, not the invisible." Aphorisme de Wilde que j'ai dû comprendre en cours de philo : ce qui se montre ne se démontre pas. "It is only shallow people who
do not judge by appearances". Et dans la danse, où l'intention transparaît toujours dans ce qui (ap)paraît. Ne vous étonnez pas tant d'être mystérieuse à force de transparence, c'est le monde qu'on
voit à travers vous.

(Aperçu les deux Baudelaire hier soir, mais je n'étais pas dans de bonnes conditions pour les lire -dans un accès de zapping blog-, alors je suis revenue aujourd'hui. Amusant, j'ai maintenant
l'illusion d'avoir fait ce que vous souhaitiez)


Anne D. 03/24/2010 14:38


Tiens, ça m'amuse, et Baudelaire qui parle de transparence... ;-)


Anne D. 03/24/2010 14:37


Et je retrouve - malheureusement sur un écran, le petit Robert digital, ... !!! - EXACTEMENT les mots que j'avais encadrés... Ah cette phrase de Stendhal ! Une merveille, non ?


Anne D. 03/24/2010 14:32


Oui ;-) Pour préciser ma pensée, disons que c'est le devoir de réserve. Que les choses intimes, et surtout ce qui a trait au chagrin, peuvent être lues par vous, par d'autres. Mais certainement pas
par tout le monde. C'était une erreur de publier ce texte. "Always make new mistakes", c'est une jolie formule, accrochée dans mon bureau, dans ma grotte, mon abri et mon refuge (que vous
connaissez, donc visualisez...;-) ) Parmi d'autres comme celle-ci, qui devrait vous faire sourire : "j'aime mieux un vice commode qu'une fatigante vertu" (si cher Molière... ;-) ) ou, moins fun,
mais si vraie : "live to the point of tears" (une traduction de Camus). C'est agréable de vous vouvoyer à nouveau aux premiers jours du printemps... ;-) J'espère que tu vas bien. Nous allons nous
appeler, vite ; je manque de temps, what's up doc ? Take care...


aléna 03/24/2010 14:14


Cette lumière? tout est changé en quelques jours (heures?), tous les possibles sont à nouveau ouverts...


Anne D. 03/24/2010 12:40


I know. Trop vrai. Mauvaise vague. Il y en a. It's beyond my control. Mais j'ai surtout envie de sourire. Le sourire des anges, et le mien. Tendre vers. La lumière est belle, ces jours-ci, non ?
(J'ai effacé, mais j'ai gardé. Re-garder...)