Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY


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Les étrangers traduisent le mot japonais "Hajimete" par "enchanté" ou "nice to meet you".

C'est inexact.


Les Japonais sont beaucoup trop précis, subtils et civilisés pour dire à un inconnu "enchanté", ce serait exagéré. Comment pourrait-on être sincèrement enchanté par un être inconnu ?!


Hajimete signifie : "C'est la première fois". C'est un constat poli, un signe d'attention, ce pourrait presque être quelque chose d'aussi solennel que : "Ceci est l'instant où nous nous rencontrons". Beau comme une promesse.

Et s'il on veut aller encore plus loin dans la précision, Hajimete est en fait la forme progressive du verbe Hajimaru, qui signifie "commencer".


Ainsi, Hajimete signfie donc : "Je suis en train de commencer". C'est parfait...

 

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J'adore le Japon.

J'y ai passé deux années merveilleuses. Je vivais à Tokyo. J'ai découvert un monde exquis, d'une rare politesse, d'un raffinement extrême, d'une douceur inégalée, d'une complexité sans limites. J'ai quitté le Japon en éprouvant un sentiment particulier, j'ai découvert qu'on peut aussi avoir un chagrin d'amour en quittant un pays, ses habitants et sa culture.

 

Ce matin, à l'aube, comme ça m'arrive parfois quand je suis "inspirée" par de multiples projets, les pensées se bousculent dans un demi-sommeil, elles s'entrechoquent, elles frappent à la porte de mon esprit encore embrûmé, et ce jusqu'à ce que je réalise que le jour commence, que les oiseaux du matin chantent déjà, et je souris et je m'incline, et je suis mes pensées. Docilement, je me lève, mes pensées me prennent par la main et nous allons vagabonder ensemble.

Ce matin, très tôt, je suis retournée vers le Japon. J'ai un grand meuble en bois, plateau en métal poli, à tiroirs nombreux, larges, chaque tiroir par miracle peut contenir en largeur exactement deux planches contacts, inutile de dire que j'ai eu le coup de foudre pour ce meuble abîmé, trouvé dans un marché aux puces à Londres. Un meuble de métier, un meuble de drapier, un meuble avec une histoire. Il contient mes archives les plus anciennes.

Ce matin j'ai ouvert des tiroirs, je cherchais des Trésors Vivants Japonais.

 


C'est au Japon que je suis devenue photographe, ou si je l'étais dans l'âme soyons précis, encore, c'est au Japon que j'ai changé de vie, de métier, de tout. Ma première carte de visite de photographe fut donc Japonaise, on m'a demandé de choisir la prononciation de mon nom, ce qui est écrit se prononce à peu près comme ça : Ann' dé-Ni-o, fo-to-gra-fa.


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J'ai eu de la chance et des anges gardiens, j'ai travaillé tout de suite : des portraits ( famille Impériale ), des photos de mode ( Givenchy japon - grâce à eux, je devais rencontrer Lee McQueen, je suis en train de me demander si presque tout n'a pas réellement commencé au Japon ? - ), mais je n'arrivais pas à obtenir que l'on me confie un reportage d'envergure. On me proposait des petites choses, je voulais davantage. Quelque chose de difficile, d'entier, de sincère. Je me suis donc imaginé que je devais faire mes preuves et initier un projet ambitieux, et me suis lancée, comme souvent, dans un projet improbable, quand j'y repense je n'avais vraiment peur de rien, sky was the limit.

 

Fascinée comme tous par l'art du kimono, j'avais donc décidé de m'intéresser à tous les artisans qui participaient à leur fabrication, qu'ils soient anonymes ou illustres, et je suis partie, deux mois durant, aux 4 coins du japon pour rencontrer ceux à qui je donnais parfois des surnoms : du "peintre noir", celui qui ne peignait QUE le noir - le plus difficile, un vrai talent reconnu - sur les fonds des kimonos, et ce depuis 17 ans... au "poinçonneur des lilas", capable de créer des pochoirs de cuir aux motifs microscopiques sous forme de milliers de petits trous de la taille d'une tête d'épingle, en passant par le teinturier de l'indigo (aizome, en Japonais, quel joli mot...) qui me parlait de l'indigo comme d'une divinité étrange : l'indigo avait ses humeurs, certains jours il fallait le laisser immobile, il fallait le comprendre, lui parler le moment venu, le réchauffer, avec célérité mais respect, etc... L'indigo reposait dans le sol dans des cuves rondes, à la surface je me souviens il y avait cette sorte d'écume, le souffle du dieu endormi. 5 cuves disposées aux 4 coins d'unc arré imaginaire, une cuve au centre du carré pour y faire un feu, et quand le moment était venu, la révélation, la couleur inouïe de l'indigo pur sur un linge blanc, sous le soleil de fin d'après-midi. Cet homme-là me disait : "C'est le bleu du Japon. Le drapeau japonais est faux, en réalité, le soleil levant n'est pas rouge, il est bleu, aizome."

 

Amusant comme je me souviens de tout... Pourtant j'ai encore mes carnets de notes, mais je n'en ai pas besoin. Vivacité des instants parfaits. Je faisais tout, évidemment, les photos d'abord (près de 300 films au final, je crois), les interviews après. Je parlais déjà japonais, un jour de colère face à ma propre paresse ou imbécilité j'avais décidé soudainement de prendre des cours, intensivement, avec l'un des professeurs les plus chevronnés de Tokyo. Il me faisait travailler dur, 4 heures de cours chaque semaine, et 8 heures d'exercices à faire entre les cours, mais comme il était beau - d'une beauté inouïe, quand un japonais est beau c'est d'une beauté tranchante, un visage élégant aux traits incisifs, une beauté soulignée encore par des yeux noirs qui vous fixent, contrairement aux idées reçues qui prétendent qu'un japonais ne vous regarde pas en face, et ce regard scrute votre âme, méfiez-vous- bref il était beau, au-delà de la beauté, et  je me réjouissais toujours de le voir arriver, nous nous inclinions, ensuite j'écoutais sa voix grave murmurer : "O genki desu ka ?"... la leçon commençait... 

 

Pour ce reportage j'avais appris tous les termes techniques de l'art du textile en japonais, néanmoins j'avais pris une interprète avec moi, une jeune femme délicieuse, et ainsi nous allions par nos chemins, pas vraiment au hasard mais un peu tout de même. J'avais initié le projet avec le ministère de la culture, j'avais quelques contacts, ensuite nous arrivions devant des portes à peine entrebaillées, nous expliquions, et devant notre intérêt réel, et notre émerveillement, et mes trois mots de japonais, les portes s'ouvraient en grand, on nous montrait des secrets de fabrication et des oeuvres précieuses, on buvait du thé vert, on parlait pendant des heures (c'est à cette époque que j'ai pris l'habitude de rester assise sur les talons pendant des temps indéfinis, par égard pour nos hôtes accueillants ; ils remarquaient, ils le disaient, ils s'en amusaient.) Ils racontaient des histoires, toujours poétiques, ils nous aidaient, ils disaient : allez voir Mr X de ma part, il a des étoffes anciennes, il vous montrera, puis passez chez Mr Y, etc...nous repartions les bras chargés de cadeaux, émues, toujours. Un vrai périple, nous avons rencontré des dizaines d'artisans, chacun dévolu à une tâche précise. C'était insensé, et magique. Je crois que sans interprète je serais encore en train d'errer dans des petites gares de province au fond du Japon.

 

Et puis...


Je voulais rencontrer, aussi, des Trésors Vivants Japonais, ces artisans-artistes qui représentent la perfection humaine dans leur domaine. Je dis artisans-artistes puisque l'art et l'artisanat sont intimement mêlés, dans la culture Japonaise, c'est un japonais, - je vais y revenir-, Moriguchi Kunihiko, qui me l'a expliqué : "il n'y a que les occidentaux pour enfermer l'art dans les musées, le seul sens de l'art est d'être dans la vie. Et la plus beau kimono, dût-il coûter des millions de yens (plus de 100 000 $), est fait pour être porté. Si on l'expose dans un musée, il se dessèche, perd son âme, se recoqueville et meurt".

Le système des Trésors Vivants Japonais est l'un des plus sensés qui soit dans une politique culturelle : les oeuvres sont des Trésors Nationaux, les artistes qui savent les fabriquer sont des Trésors Vivants Nationaux, on considère que le savoir-faire est aussi précieux que l'oeuvre produite. Rien n'est plus vrai. les Trésors Vivants Nationaux - Ningen Kokuhô - sont répertoriés par domaine : textile, laque céramique, métal, etc... mais aussi Nô, Kabuki... enfin tout ce qui participe, profondément, de l'âme japonaise.

Et comme les japonais sont précis, il existe des Trésors Nationaux Vivants vivants, et des Trésors Nationaux Vivants morts. C'est logique. Dans le domaine du textile, ils étaient 9 au nombre des vivants, je réussis à en contacter 5, 3 ont accepté de me recevoir. C'était exceptionnel, mais je crois que j'avais du patiemment récolter 6 ou 7 lettres d'introduction pour pouvoir espérer les rencontrer.

 

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Hm.

Je ne devrais pas commencer à parler du japon, n'est-ce-pas ?


Ne vous inquiétez pas - trop - je ne vous parlerai que d'un Trésor Vivant. Il s'appelait Moriguchi Sensei (Sensei signifiant "maître", c'est de cette manière naturellement que je m'adressais à lui ), Moriguchi Père, Moriguchi Kako. Celui qui aurait continué à créer de pures merveilles dans son atelier de Kyoto, dans l'anonymat le plus complet, s'il n'avait eu un fils : Moriguchi Kunihiko. Et quel fils...

J'ai rencontré le père et le fils, le même jour. Nous avons dit : "Hajimete", puisque c'était la première fois. Je n'ai jamais oublié cette journée, j'y songe souvent, en réalité. Une journée unique, resplendissante, la lumière se reflétait partout, intérieur, extérieur, le bois de la maison devenait doré.


Le père, tout d'abord : c'est à lui que je pensais ce matin quand les oiseaux chantaient, c'est vers lui que j'allais, c'est lui que je cherchais désespérément dans mes tiroirs. Je pensais à ses branches de cerisiers. Les cerisiers... les souvenirs arrivaient en pagaille, se mélangeaient. Les cerisiers. Le meilleur et le pire. Kamikaze... ça signifie : le vent divin. Les kamikazes de la seconde guerre mondiale se figuraient qu'ils étaient poussés par un vent divin... A chaque floraison des cerisiers au Japon, fête universelle s'il en est, les familles des kamikazes ne supportent pas le spectacle. S'ils ont des cerisiers dans leurs jardins ils coupent les branches. Parce que cette floraison, si belle, et éphémère, leur rappelle trop leurs frères, fils ou amants fauchés en pleine jeunesse. Oui, le Japon est violent et poétique comme ça, aussi. Et ne me demandez pas pourquoi ils gardent des cerisiers dans leur jardin dans ce cas, je n'en sais rien. Peut-être pour pouvoir couper les branches. Peut-être pour ne pas oublier de se souvenir.


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Mais je reviens à Moriguchi Sensei. Au fond de son atelier, il avait revisité une technique incroyable de patience et de précision, à partir de la technique Yuzen du 17ème siècle, sa technique se nomme "makinori" ("semer des cailloux"). Elle consiste à parsemer avec d'infinies précautions sur la pièce de tissu qui deviendra un kimono, des milliers de cailloux minuscules enduits d'une colle végétale. Ainsi, lorsque la pièce de tissu sera teinte, par procédé dit de "réserve", les emplacements des petits cailloux resteront blancs, et purs. Du pointillisme, en quelque sorte, une technique impressionniste... Sachant que depuis la nuit des temps un kimono est toujours fait avec un tissu d'une taille invariable, 11 mètres de long par 36 cm de large, je vous laisse imaginer ce travail. Il faut 6 à 9 mois pour fabriquer un kimono. Chacun est unique, véritable oeuvre d'art.

 

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J'ai longuement conversé avec Moriguchi Sensei, il avouait avec délicatesse un amour égal et immodéré pour les femmes et les fleurs. Il m'a fait l'honneur de réaliser la première étape d'un kimono sous mes yeux, l'ébauche, la naissance. Il m'a montré ses cahiers de dessins, à partir desquels, sur la pièce de tissu encore immaculée, il a commencé à dessiner au pinceau teinté d'indigo - oui - le dessin initial. Et puis, il m'a fait ce cadeau suprême : une calligraphie. Deux pages. Longtemps perdue, mais pas vraiment, je l'ai retrouvée il y a quelques mois. Lorsque je l'avais montrée à mon beau professeur de japonais, il avait failli s'évanouir. Il me disait qu'un jour elle vaudrait une fortune. Je m'en moquais, je m'en moque. Quand je l'ai retrouvée il y a quelques mois, j'ai cherché à savoir ce que faisait aujourd'hui Moriguchi Sensei. Il est mort en 2008. J'ai écarté la calligraphie pour ne pas y mettre des larmes. Il avait aussi dessiné une fleur, une petite fleur avec des pétales en formes de larmes, justement, de petites virgules éplorées.

 



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J'avais eu l'inconscience de poser le questionnaire de Proust aux Trésors Vivants rencontrés, choc culturel un peu facile. Je me souviens très bien de cette réponse, poétique, donnée par ce Maître si doux, si élégant, si chaleureux. La question était : "Quelle est votre couleur préférée ?"

Il avait observé un très, très long silence, avant de répondre : "Pardonnez-moi, mais pouvez-vous imaginer la tristesse des autres couleurs si je répondais à cette question ?"

 

J'ai passé une longue journée avec le père et le fils, pas davantage. Le fils... Moriguchi Kunihiko. Parlant un français parfait. Jeune étudiant, il était venu à Paris dans les années 1960, aux Arts Décoratifs. Admis ensuite à la Villa Médicis, il y devint l'un des protégés de Balthus. Kunihiko a raconté, avec toute l'humilité nécessaire, qu'il était égoïste et un peu stupide, que c'est Balthus qui l'a convaincu de son rôle à jouer au Japon, dans son pays, et de son rôle à jouer auprès de son père. Il est donc revenu à Kyoto, en dépit de son amour profond pour l'Europe en général et la France en particulier. Peu de temps après son retour, évidemment, le travail artistique de son père a été reconnu. Il ne raconte pas davantage. Moriguchi Kako a été nommé Trésor National Vivant. Le fils s'est mis à travailler avec le père. Mais alors que Kako peignait inlassablement des branches de cerisiers, par respect le fils Kunihiko se cantonnait à des dessins géométriques, échos de ses études d'architecture. Même technique, deux parcours. Kunihiko disait aussi : "Pas d'art majeur ni d'art mineur, l'art véritable est celui qui soutient la vie spirituelle." Puis en digne fils de son père il ajoutait en souriant : "Et puis, quoi de plus beau que de créer un kimono qui vivra comme la seconde peau d'une femme..."

Aujourd'hui, Moriguchi Kunihiko est devenu à son tour Trésor Vivant. Une première dans l'histoire culturelle japonaise. Au nom du père, et du fils.


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Ce matin je pensais au Japon, donc. Ce que je fais en ce moment m'y ramène, furieusement. Je vais donc finir ce qui doit l'être, avec soin. Après, je vais me mettre en quête de Moriguchi Kunihiko. J'ai besoin de le revoir. J'aurai sans doute envie de lui demander de fermer les yeux. Et je ne le ferai peut-être pas. 

 

 

 


Je viens de retrouver la traduction. Une autre feuille. J'avais écrit :

"le malheur devient le bonheur par l'effort.

j'espère que mon rêve reste toujours dans une peinture."


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et encore :

"le malheur devient le bonheur"

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