Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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Intermittence, hasard, interlude.

 

Décider comme des touristes dans leur propre ville de faire Paris By Night, puisque passage par Paris.

 

Aller dans cette librairie, ouverte tard. Comme toujours.

 

Se souvenir de ce que l'on sait : qu'une librairie c'est un labyrinthe où l'on aime se perdre, retrouver comme autant de fantômes ses auteurs favoris, en découvrir d'autres, saisir des livres, les respirer, en garder deux, en abandonner un. S'arrêter devant ce grand format, 30x40cm, sur la table des poètes. Mallarmé. Lire ce titre, s'en souvenir : "Un coup de Dés jamais n'abolira le Hasard". Ressentir presque physiquement la justesse, la magie, l'ensorcellement de ces mots. Frémir. Se souvenir que l'on a recommencé à écrire, écrire vraiment, comme une astreinte une profession de foi ou une nécessité, écrire plusieurs heures chaque jour, des heures longues et pleines ou vides selon la bienveillance des anges et de la lune, soupirer, se demander comment faisait Mallarmé, réaliser qu'on n'atteindra jamais cette perfection, se décourager, s'encourager, partir doucement, décider pas à pas de continuer à écrire, Mallarmé sous le bras. Ce livre là : des textes de caractères différents, de taille et de poids différents, un poème à tiroirs à secrets à sens multiples, un labyrinthe encore, une pyramide de lettres, et une deuxième fois : ressentir physiquement la perfection des mots, de l'intuition, de la poésie, de l'alchimie superbe de ce poème-là, frissonner, sourire. Se souvenir : on peut relire cent fois le poème et découvrir un sens nouveau à chaque fois, tout mélanger, s'y perdre et s'y retrouver, bonheur sans fin.

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S'attabler sur la même terrasse, comme toujours. Regarder la ville presque déserte, apaisée, merveilleuse. Calme. S'amuser de deux objets, qui semblent se parler, les faire parler, d'une grosse voix un peu sourde, rire aux éclats, avoir 7 ans. Prendre les 2 tasses, les faire s'approcher, parler aussi, d'une voix un peu aigüe comme deux chipies, rire encore, soirée surréaliste, plus vraiment 7 ans, 7 ans 1/2. Se dire que le Flore, puisque c'est du Flore dont il s'agit, "ce n'est plus ce que c'était" en observant ces cônes colorés dans leurs tee-shirts rayés imaginaires, une petite armée de prisonniers échappés, postés là, disposés là pour quoi pour rien, se dire que pour une fois on ne regarde pas une voiture alors oui, des cônes, pourquoi pas. S'étonner que devant cette terrasse vide une femme se pose soudain et se mette non à chanter mais à hurler subitement à plein gosier, à travers les hurlements on croit reconnaître les mots de Piaf, enfin des restes de mots grossis, enflés, hurlés avec une puissance fausse et sonore à un point inimaginable, le ventre qui fait mal, le fou rire, voilà, c'est à cet instant là que tout bascule et se mélange, la voix stridente, la vaisselle animée, les cônes, quelqu'un qui dit "doux délire", les larmes coulent, elles sont douces. Mourir de rire et se sentir vivant.

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Accalmie, paix à nouveau, la femme s'en est allée, les tasses se sont tues, la cuiller fait semblant de dormir.. Se replonger dans Mallarmé, glisser à nouveau dans et entre les mots dans les pages dans la disposition des mots, obéissant à une science invisible, essayer d'ouvrir les tiroirs, texte à clefs, être saisi encore, une phrase parfaite qui vous prend là, à gauche, demeurer silencieux, et puis entendre une voix polie qui demande : "S'il vous plaît, je peux regarder un instant ? " acquiescer, tendre 30x40 cm d'extase. Un homme japonais, on le savait en vérité, on avait entendu sans écouter, on se disait c'est drôle dans ce livre que j'écris il y a le japon, une femme japonaise, un personnage à tiroirs, aussi. Une femme peintre. Dans ce livre il y a une autre femme, peintre aussi, qui peint la lune dans tous ses états. Secouer la tête, revenir, oublier l'histoire dans laquelle on a vécu quinze jours durant, pour essayer de la faire vivre, revenir ici, et maintenant. Se souvenir du plaisir qu'on a à entendre parler Japonais. Comme toujours. L'homme tend Mallarmé, il remercie, quelques mots fusent, ce sont les commencements. Conversation fluide et décalée, l'influence de Mallarmé peut-être. "C'est un monument", dit-il, oui, "un monument". "J'avais demandé à ma mère de le traduire en japonais. C'était une expérience." Imaginer ce poème là traduit en Kanjis. Insensé, incroyable, parfait. Continuer, parler imprimerie, encres, traces, caractères en plomb, velin, arches, pur chiffon. Noter de se souvenir, ces mots-là, "pur chiffon". Parler encore. Proposer des choses. Dire "on n'est obligé à rien", l'homme répond "heureusement". Rire. Ensemble. Evoquer Terzieff, aussi. Et puis lui demander ce qu'il fait, regretter déjà ce mot : "faire" puisque être c'est déjà beaucoup, bien assez pour définir une existence. Enfin, demander à regrets ce qu'il "fait". N'être même pas étonné de la réponse : "Je suis peintre". Les cartes de visite sont posées sur la table, une main qui pose, une main qui prend. Donner son nom c'est ne plus être un étranger. Songer que l'on n'avait sur soi que des cartes particulières, les plus anciennes, les plus jolies, celles qui ne comportent rien, juste un nom, imprimées chez un imprimeur traditionnel, vraie gravure. Tant mieux. "Serendipity", heureux hasard.

 

Partir enchantés, flotter un peu, le boulevard Saint-Germain est une terra incognita, boulevard ocean, rien à l'horizon, incroyable. Rouler dans Paris déserté la nuit, savourer l'instant, ne pas parler, savoir qu'il est trop tôt pour la pleine lune, mettre la musique fort, de la belle musique, un homme qui siffle, poésie mélodieuse, décider d'aller voir la tour Eiffel, sans doute pour rien, 1h05, elle doit être éteinte. Arriver, voir la tour scintiller comme un arbre de Nöel, s'étonner qu'elle soit encore allumée, faire demi-tour, se garer juste entre ses pieds, regarder avec des yeux d'enfants, ceux qui lèvent les yeux pour regarder, la vie les grandes personnes les feux d'artifices, bref regarder tout simplement la tour Eiffel dans un souffle d'air et se réjouir, elle a la tête dans les nuages, à défaut d'être dans la lune, la pleine lune c'est dans douze jours devant les vagues, se demander combien de temps que je n'étais pas venu ici ? Nous sommes tous à ses pieds. Regarder encore, et puis, au bout d'une longue minute, quand on vient juste de se dire qu'on en a plein les yeux, voir le monument s'éteindre, d'un seul coup, en être éberlué. Se dire qu'on nous a attendus, c'est gentil. Partir vers la place de la Concorde, parce que la première fois qu'on l'a vue, la nuit sur une moto, on avait du dire quelque chose comme "Waooooo c'est Noel tous les jours ici !". Faire trois fois le tour comme sur un manège, continuer, musique, comme toujours.

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Continuer au hasard, guidé par les lumières, les monuments, et Mallarmé sans doute, et son monument de 30x40cm posé sur la banquette arrière, tâche blanche trésor immaculé sur la banquette noire. Paris dans tous les sens, pensées virevoltantes, penser à la lune, au hasard, à Moon Palace, à Paul Auster, se souvenir qu'à ses débuts il traduisait Mallarmé, mais oui, naturellement, je m'en souviens, sourire. Songer qu'il y a la lune partout, jusque dans le titre de ce nouveau livre qui n'existe pas réellement, qui grandit à chaque seconde pensées papier encre traces c'est si long d'écrire un livre, se dire qu'on nomme un livre comme on nomme un enfant : comme une histoire qu'on ne connait pas encore.

 

Finir par rentrer, ivre de calme et de lumière, sortir la carte de visite. Ne pas s'empêcher de chercher, sourire encore en se disant que peut-être, à cet instant, le peintre fait la même chose. Il cherche à savoir qui je suis. J'aimerais bien qu'il trouve la réponse, et même qu'il me la donne, penser à lui demander. Enfin devant un écran froid sans tâches sans encres et sans mémoire frémir de cette attente minuscule, se demander à quoi ressemblent ses oeuvres, soupirer un peu de ces indiscrétions que permettent la technique, ressentir les dernières secondes quand tout est imaginé rien n'est inscrit, repérer le mot : "tableaux", hésiter, faire un geste, c'est maintenant. Regarder une page qui tarde à apparaître. Et voir, dans ces tableaux, une douce obsession. La lune.  S'entendre dire : "Je ne suis pas étonnée."

 

Constater que certains soirs les anges s'amusent.

Que Paul Auster se trompe rarement.

& Mallarmé, jamais.

...

"Un coup de Dés jamais n'abolira le Hasard."

 

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