Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

(III) (Words)

 

 

 

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Pourquoi ? Mystère. Je ne sais pas.

As a matter of fact, je n'arrive plus à écrire. Je crois que j'ai commencé à 16, ou 17 ans, et je n'ai jamais cessé depuis. Je ne sais pas ce que valent ces écrits, ces pages, ces essais, ces dossiers, ces textes et ces romans, puisque j'ai tenu à les auréoler de mystères, mais enfin jamais jusqu'ici je n'avais ressenti ça. Je n'arrive plus à écrire. Mystère. Désastre, minuscule, désastre quand même.

 

Peut-être que j'ai trop écrit, à tous les vents, des mots très nécessaires et d'autres beaucoup moins, des mots reçus et acceuillis et d'autres négligés, échoués, inutiles, des mots bien destinés et d'autres mal adressés. Il ne faut pas badiner avec les mots.

 

Peut-être que l'écriture s'abîme, peut-être que l'écriture se perd ou se dissout. C'est comme si je ne voyais plus. Je n'arrive plus à écrire ! ... C'était bien la peine de me priver de Paul Auster pendant ces longs mois, de m'imposer une abstinence douloureuse, de peur d'être influencée. J'y crois à peine, aussi déconcertée que désoeuvrée, mais force m'est de constater que pour la première fois de mon existence je n'arrive plus à écrire. Ces mots si fluides, si naturels, si familiers, me collent aux doigts et à l'esprit ; je ne parviens plus qu'à vômir des phrases dégoulinantes et chaotiques, laissant sur le papier des traces suinteuses dont je ne me satisfais pas. Jugement sans complaisance, et sans appel. Un constat. Un constat pur et simple d'incapacité. incapable de. I can't. I could, and just like that, I can't. It's gone.

 

Non seulement les mots m'abandonnent, mais je suis même incapable de savoir ce que je veux désormais quand j'écris. J'hésite, je tergiverse et je m'égare. L'histoire m'appartient : cette simple idée suffit à m'inspirer d'habitude, cette idée simpliste me donne le courage de m'adonner à ces durs travaux d'écriture, de remettre mon ouvrage cent fois sur le métier, de donner corps à des personnages qui naissent, se développent et m'accompagnent et me nourrissent et se nourrissent... Et ainsi va l'écriture...d'habitude. Ce temps est révolu. L'histoire m'appartient, certes, malheureusement, je ne m'appartiens plus.  

 

Se relire est toujours une phase pleine de mystère, partagée entre deux sentiments contraires, rassemblés pourtant dans une sensation unique : l'étonnement. Etonnement d'avoir été capable d'écrire certaines pages, dont on se trouve heureux ; étonnement égal d'avoir commis des textes affligeants, qui vous font vaguement honte ; garder les unes, jeter les autres, et travailler, travailler encore. Je n'en suis pas là, je n'en suis plus là.

Tout ce que j'écris se décale, se tord, s'éloigne, les mots péniblement couchés trahissent les idées, blessent les désirs et caricaturent les personnages. Les sonorités même me font grincer des dents, quand elles me berçaient il n'y a pas si longtemps, parfois, pas toujours, mais parfois. La musique des mots ? évanouie. Je n'arrive plus à écrire. Ou alors ça : je n'arrive plus à écrire comme j'aime. Comme j'aimais. The way I used to. Je constate, donc, l'évanouissement d'une chose qui n'était peut-être qu'un infime fragment de commencement de talent mais qui, en tout cas, certains jours, me comblait. Pourquoi ? Mystère. Dommage. Dommages collatéraux.

 

That's why, and I can feel it for a while, and I suspect I know it for a while, well... it's about time... 

 

Je peux toujours caresser l'illusion que ce n'est qu'une étape. Peut-être que j'ai simplement envie de me rassembler. Retrouver la vérité des mots. Peut-être pas les meilleurs, mais les miens. Apprivoiser à nouveau une écriture devenue distante. Apaiser des mots vengeurs lassés à force d'être galvaudés. Les traiter avec les égards qui leurs sont dus, les protéger et les garder dans l'ombre, dans le mystère, tant que l'heure n'est pas venue de les exposer. Et finalement, avec des mots retrouvés, tendre vers une écriture resserrée, densifiée, restituée.

 

I can try, I'm gonna try, but not here. I need time, and I need silence. Well, you know... I need to vanish...

 

J'ai besoin de retrouver le mystère pour que le mystère s'inverse. Pour que le sortilège redevienne ce qu'il était, aux commencements : un enchantement. J'ai besoin que la page blanche redevienne une terre de promesses et non un champ de ruines, que l'encre reprenne ce noir profond et non ces teintes affadies, sans vigueur sans âme et sans consistance, que les pleins et les déliés forment une suite harmonieuse au lieu de cette somme de ratures et de mots rescapés. J'ai besoin finalement de chérir chaque mot, chaque phrase. J'ai besoin de retrouver cette sensation si précieuse, j'ai besoin que chaque mot inscrit le soit à bon escient, au bon moment, dans la bonne direction. Dont acte.

 

I need. I need it & I need it now. Back to the essentials. Something has to be fixed. That's why... it's about time...

 

 

 

En dernier ressort, la seule chose que je puisse encore faire ici, avec une dérision certaine, consiste à me tourner vers Fitzgerald et sa "Fêlure". Je me replonge éternellement dans ce texte avec délectation, un texte écrit sous la pression de l'éditeur, donnant ses ordres à Fitzgerald : "Si vous n'arrivez plus à écrire, écrivez sur la difficulté d'écrire !". Je ne suis pas Fitzgerald -if only... - mais pour l'heure je préfère lire et vous faire lire au final les mots des autres plutôt que les miens. Les mots d'Un Autre. Et tant que je n'aurai pas retrouvé l'impression de pouvoir écrire un peu comme ça, au moins un jour sur mille, il vaut mieux que je m'abstienne... :

 

 

"The Crack-Up", publié dans Esquire en 3 parties, février, mars & avril 1936, New-York.

 

 

Premières lignes... :

 

"Of course all life is a process of breaking down, but the blows that do the dramatic side of the work - the big sudden blows that come, or seem to come, from outside - , the ones you remember and blame things on, and, in moments of weakness, tell your friends about, don't show their effect all at once. There is another sort of blow that comes from within - that you don't feel until it's too late to do anything about it, until you realize with finality that in some regard you will never be as good a man again. The first sort of breakage seems to happen quick, the second kind happens almost without you knowing it, but is realized suddenly indeed.

Before I go on with this short history, let me make a general observation - the test of a first-rate intelligence is the ability to hold two opposed ideas in the mind at the same time, and still retain the ability to function. One should, for example, be able to see that things are hopeless and yet be determined to make them otherwise."

"...La marque d'une intelligence de premier plan  est qu'elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires simultanément, sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait, par exemple, être capable de voir que les choses sont sans espoir et cependant être déterminé à les rendre différentes." 

 

... & dernière ligne :

 

"...I will try to be a correct animal though, and if you throw me a bone with enough meat on it, I may even lick your hand."

 

"J'essaierai d'être un bon animal cependant, et si vous me jetez un os avec suffisamment de viande, je pourrais même vous lécher la main."

 

 

 

 

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