Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

 

Le réveil a sonné à cinq heures. Du matin. J’avais prévu le laps de temps nécessaire, je me doutais que je trainerais un peu, elle est douce et chaude et moelleuse cette couette, alors vous pensez bien, se lever à 5 heures, en vacances, parce qu’on a rendez-vous avec la lune, je me faisais moyennement confiance. Conscience ; Non, confiance. Donc, le laps de temps nécessaire, et sans doute parce que nécessaire, inutile. Le réveil a sonné à cinq heures ; je me suis levée d’un bond, sans hésiter, ça c’est passé comme ça, j’ignore la cause mais l’effet c’est que tout d’un coup j’étais réveillée. Un signal. Le problème ce n’était pas le manque de conscience, la faiblesse ou la paresse, non, le problème c’est que je suis sortie immédiatement sur la terrasse -oui, nue comme un ver, peu importe à cinq heures du matin- parce que j’étais impatiente de vérifier qu’elle était là. Je sais, ça semble stupide, je savais que c’était la pleine lune, mais sait-on jamais, si elle n’était pas là, j’aurais eu l’air maligne, tout ça pour ça. Alors voilà, réveil, bond furtif, éveil, sortie sur la terrasse, tout de suite, une impulsion, pour vérifier… Et j’ai eu peur. Peur. Elle était bien là. Mais dans l’obscurité -je me suis précipitée dehors, vous comprenez- elle était tellement là, tellement blanche, tellement lumineuse, je l’ai prise en pleine figure (décidément…, je dis décidément : je vous expliquerai), comme ça, et elle m’a fait peur, la lune, j’ai reculé. Un ou deux pas en arrière, pétrifiée ; Et là je me suis dit : « non, ce n’est pas possible, j’ai trop peur. Je ne vais pas y arriver ».


 

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Parce que je ne voulais pas lui faire juste un petit signe de la main, bêtement réfugiée sur une terrasse, non, j’avais prévu de m’habiller – quand même – de sortir et d’aller crapahuter dans le noir sur des rochers pour me retrouver en un point stratégique, là où les vagues cognent en faisant « Tchaaaaaaaa » comme des éternuements de géant, un point stratégique, donc, pour une chose toute simple : une conversation avec la lune. Certains assistaient bien au lever du roi, moi j’avais prévu, rêvé de, envisagé, préparé, décidé d’assister au coucher de lune sur les vagues. A cause d’un reflet, sans doute, les reflets de lune c’est très particulier, ce n’est plus un second niveau de réalité, c’est une réalité autre, des années que ça me poursuit, on ne se refait pas, la lune et moi c’est une longue histoire. Et cette Grande Dame n’a rien trouvé mieux que de me faire peur. Je suis revenue dans la chambre, je me suis planquée dans un coin, recroquevillée il faut bien le dire, puis je me suis mentalement niée, insultée, méprisée, et j’ai commencé à me vêtir, je devais sortir tout de suite, m’habiller très vite n’importe quoi fera l’affaire et franchir cette porte, je sais depuis longtemps que la peur ne peut se vaincre que par surprise. Et j’ai peur du noir. C’est vrai, avec les amis ces jours derniers on aurait du parler un peu moins de gorgones, de monstres marins et autres envoûtements pendant toutes ces soirées éblouies dedans dessus devant les vagues, mais bon, c’est ainsi, les amis sont là pour vous charmer vous intriguer vous emporter mais pas pour « se lever à cinq heures ?!? », allez savoir pourquoi, je n’avais trouvé personne pour m’accompagner ce matin ; Donc, seule, déterminée et pas même ennuyée : la vérité c’est que ça me convenait très bien.

Parce que la communion avec la lune, la nature, ou un souffle d’air, malheureusement ça se vit seul, presque toujours. On se plonge dans les origines, et c’est sans doute pourquoi les rares personnes, dans le meilleur des cas, avec qui on peut réellement partager ça, ce sont des frères et sœurs. Il me semble... Ce qui est ressenti c’est un bouleversement de cette nature là. Un écho, une résonnance. Originelle. Inscrite dans les prémisses d'une existence. En dehors des correspondances fraternelles (brotherhood, or sisterhood, or whatever) je ne crois pas à deux fusions cosmiques identiques, de même teneur, de même intensité, au même moment. La nature est exclusive, elle entretient un rapport privilégié avec chacun. Et c’est très bien ainsi, au fond.

Bref, je suis sortie dans le noir il faisait frais, j’ai décidé d’oublier les mots « loup » et « garou », la pleine lune c’est un enchantement pas une catastrophe, je me suis répété le truc de la grande fille, you know, « you’re a big girl », oui eh bien en réalité j’étais une toute petite chose dans le noir avec pour toute défense la clef de ma chambre, un appareil photo et des cigarettes, « ça me tiendra chaud et ça fera un peu de lumière », ai-je pensé très vite, n’importe quoi, parfois je m’impressionne quand je me raconte des fadaises, « un peu de lumière », c’est nouveau, je l’ai inventé ce matin. Pauvre fille. Big girl ? Même pas. Enfin la toute petite fille de mauvaise foi s’est retrouvée comme ça, catapultée dans la nuit noire, avec un œil immense, tout blanc, tout rond, qui la regardait : la lune. Même pas peur.

Je n’ai vu personne, enfin, personne d’humain, parce que j’ai vu une chose. Un camion-poubelle. Je me suis frotté les yeux, mais je ne rêvais pas, j’assistais à un événement improbable, un camion-poubelle à 5h27 devant les vagues, au milieu de nulle part, je ne pensais pas que c’était possible. Enfin ce camion faisait du bruit et de la lumière, ça n’allait pas du tout, je ne voyais pas les hommes à l’intérieur, personne n’en est sorti, et le camion était blanc, mais je vous garantis que c’était un camion-poubelle. Immobile, vrombissant, tous feux allumés, on aurait dit qu’il me guettait. Sur les starting-blocks. Je me suis souvenue du film de Spielberg, « Duel », avec ce camionneur psychopathe meurtrier, et finalement c’était pire que les monstres marins et les loups dont je tairai désormais le nom complet, ce camion était hostile, il me faisait peur, j’étais prête néanmoins à vaincre la peur N°2 en allant voir le conducteur pour lui demander gentiment de quitter les lieux : « parce que, voyez-vous, j’ai rendez-vous avec la lune, elle va se coucher, c’est très intime, vous ne pouvez pas rester là, je vous en prie partez maintenant tout de suite ». Je n’ose pas imaginer quelle aurait été la réaction du conducteur, heureusement cette avalanche de mots n’a pas eu lieu, le camion tout à coup a accéléré, il est parti aussi soudainement qu’il était apparu.

Drôle de nuit, je me suis demandée après coup (c’est le cas de le dire, vous allez voir) si ce n’était pas moi qui leur avait fait peur. C’est maintenant qu’il faut que je vous explique : j’ai changé d’apparence. Sisi. Et la lune n’y est pour rien. Il y a deux jours j’ai croisé un apprenti surfer suréquipé dans les vagues – ce sont les plus dangereux - , apprenti qui n’a rien trouvé de mieux que de ne pas retenir son surf de champion – en résine, comprendre « en dur »  et non pas « en bois » comme a dit une amie, heureusement – enfin bref ce surf tout neuf non maîtrisé je l’ai reçu à pleine vitesse au coin de l’œil, sur la tempe, sur la pommette, tout le côté droit. Aouch, oui, c’est exactement ce que vous devez penser, Aouch, ça a fait vraiment mal et peur aussi, mais je vous interdis de dire « plus de peur que de mal » parce que c’est plutôt à égalité en l’occurrence. Bref, j’ai une tête de demi-boxeur, une tête qui ne coïncide pas vraiment avec ma corpulence générale, donc c’est assez bizarre, c’est pour ça, le camion blanc, peut-être, si ça se trouve, je leur ai fait peur. Peu importe, la lune est mon amie, que je sois amochée ou pas elle s’en fiche, elle m’attendait, je vous ai dit n’est-ce-pas ? ON avait rendez-vous. 5h29, enfin seule, je suis partie sur les rochers, encore humides, glissants, je me suis dit que je devais faire attention, la loi de Murphy c’est un système vicieux je refuse de l’alimenter donc pas de deuxième accident, merci non. Je me suis accrochée à mon rocher comme un coquillage millénaire et là, enfin, on a pu commencer à se parler sereinement. La lune et moi. The moon & I. J’avais eu beau vérifier, je n’avais trouvé que des horaires discordants, enfin je savais que la lune se coucherait à 6h05, 6h17 ou 6h29. On avait tout le temps de se retrouver.

L’enchantement a commencé. Seule au monde, je me suis miniaturisée, je suis devenue ce que je suis, une petite chose humaine passagère et minuscule, les vagues étaient majestueuses, elles se brisaient à mes pieds dans un vacarme merveilleux, la lune là-haut comme à son habitude se tenait immobile, souriante, calme, irradieuse (oui je viens d’inventer ce mot), souveraine, elle éclairait tout, peu et intensément : les eaux noires, l’écume enragée et mon visage heureux. Heu-reux. Elle éclairait tout, peu et intensément, oui : la nuit demeurait presque noire, la lune laissait simplement sa trace nette, distincte, un reflet au-dessous d’elle, un reflet comme un point d’interrogation interminable, un chemin pour naufragés, volontaires de préférence. J’ai photographié et j’ai arrêté de photographier, j’ai senti les gouttelettes des vagues en fin de course, j’ai imaginé la surface de la lune sous mes pieds, j’ai caressé les rochers du bout des doigts, « tchaaa » « tchaaaaaaaa » faisaient les vagues puis certaines « Baaaaam »   « Baaaaaaaaaaam » et pourtant, je ne sais comment, l’ensemble était d’une infinie douceur, j’ai pensé à une berceuse. Un chant, une mélopée, un leitmotiv, une litanie, un psaume. A un instant donné, la lune m’a dit en silence : « il faut que j’y aille», les lumières se sont mises à changer très vite, des lumières intemporelles, jaune d’or orange passé rose ancien bleu délavé gris bleuté, la lune continuait de s’enfuir c’était irréversible, elle m’échappait, comme toujours, elle a disparu totalement quelques secondes après 6h29.

Je suis restée un long moment, extatique, devant ce ciel déserté, la lune avait complètement disparu, j’étais triste et heureuse, je me consolais avec l’ourlet des vagues qui n’avaient pas cessé, le ballet hypnotique, les courbes parfaites renouvelées jusqu’à la fin des temps, le repli d’un animal qui s’élance, c’est vrai, quand je regarde les vagues je ne vois pas de l’eau mais des hordes animales sauvages, indomptées, royales. Aussi minuscule que j’étais il a bien fallu que je descende de mon rocher, je me sentais perdue, désœuvrée, et c’est juste de dire ça : l’œuvre d’art, éphémère, avait duré presque une heure, j’étais donc transportée et désorientée, je ne savais pas où aller, je savais seulement que pendant quelques heures plus rien n’aurait de sens, je dirais de la lune comme j’ai dit de certains : « I want her back ». J’ai avancé d’un pas hésitant, je me suis dirigée vers ma chambre, je me suis dit : « je vais aller dormir un peu », impossible, impossible de dormir après ça, alors que faire ? Je me suis assise devant les vagues et j’ai mis mes poings dans mes poches comme un enfant têtu, j’ai senti l’appareil photo sous mes doigts, j’avais oublié ça aussi. J’ai regardé les quelques photos, faites sans y penser et sans y croire, je n’étais pas en train de faire acte de photographie sur ce rocher, je n’avais qu’un petit appareil de vacancier, une chose indigne de la lune, je l’avais emporté, quand même, « de vilaines traces c’est mieux que pas de traces du tout », m’étais-je dit, et tant pis si je savais que c’était faux.

Ainsi j’ai scruté ces images, ces pixels que je méprise comme des choses malfaisantes, des nains de jardin ou des ersatz de, bref, des moins que rien, j’ai d’abord observé des images imparfaites, forcément, sans relief et sans âme, de simples supports pour appuyer les souvenirs authentiques, et tout à coup j’ai vu. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, j’ai fait un gros plan de la lune, je ne sais pas si vous imaginez la désespérance et l’abrutissement de la personne qui fait ça, il faut vraiment être en état de somnambulisme ou d’errance ou d’absence avancée, bref, d’enchantement lunaire, pour se fourvoyer au point d’oser faire ça : un gros plan de la lune, juste la lune, sinon rien. Eh bien cette image est fidèle, dans sa magnanimité la lune  a permis ça, je n’en croyais pas mes yeux (fatigués, oui, et abîmés aussi, je vous ai expliqué) enfin il y avait ça : la lune, sa surface, les détails, dans une couleur passée, un orange merveilleusement terni, la lune, si belle, en pleine magnificence, j’avais ça dans les mains, je souriais, arrêtée debout, dans les lueurs du matin inachevé.

 

 

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Je suis rentrée à l’hôtel, et j’ai croisé une femme de chambre, j’ai demandé à quelle heure je pouvais avoir un café, elle a dit huit heures, il était 6h59. J’allais m’éloigner quand elle a ajouté d’une voix douce : « mais vous savez tout est prêt, je peux vous faire un petit déjeuner, si vous voulez ». J’étais surprise et ravie, j’ai acquiescé bien sûr. En revenant dans ma chambre, en marchant au ralenti, en regardant encore la lune à l’état de pixel, je me suis demandé pourquoi cette femme avait pris soin de moi. J’ai croisé un miroir, je me suis souvenue de ma tête pitoyable, si, un peu quand même  (j’avais oublié, mais elle ce qu’elle a vu c’est ça : une femme qui s’est pris un direct dans le visage, ou presque.) J’ai évalué la progression des dégâts, j’ai observé la couleur, j’ai dit à haute voix : « ce matin, la tendance est à l’aubergine » et j’ai rigolé en douce. J’ai imaginé la vision qu’a eu cette femme de chambre : 1m62 de chair humaine chancelante sur deux pieds mal assurés, un visage cabossé et illuminé, la fin d’une nuit de pleine lune, le chant des vagues auquel on n’échappe pas dans cet hôtel, la douceur de l’instant, aussi. Peut-être qu’elle a ressenti ce que j’ai éprouvé perchée sur mon rocher dans la nuit fraiche et noire et accueillante, une douce plénitude, une résignation sincère, un abandon bénéfique, les vérités rassemblées, l’universalité du monde, la majesté de la nature et des astres, l’harmonie permanente, le miracle renouvelé, et tout au bout du tableau, dans un coin, une petite trace, un coup de crayon, un graffiti, émouvant à force d’insignifiance : la touchante absurdité de notre condition humaine. Tout ça pour un café ? Peut-être. Ou alors… Ou alors elle a lu sur la manche de mon manteau ces lettres brodées que j’avais oubliées -puisque j’avais tout oublié, ce matin- quatre lettres qui disent l’empathie immédiate, les connivences instantanées, les alchimies souterraines, l’humanité, au fond, sous ses meilleurs auspices : L.O.V.E.

Ce matin j’avais rendez-vous avec la lune. J’avais le visage cabossé, un manteau marqué « Love », la peur du noir, des cigarettes appelées « Lucky » et des pixels au lieu de sels d’argent. Et j’avais hâte. Le réveil a sonné à cinq heures. Il a bien fait.

 

 

 

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