Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

J'ai d'abord rencontré Teodor.

Nous avons parlé pendant 4 heures lors du premier rendez-vous, un peu plus tard nous nous sommes enfermés pendant 4 heures pour une session photo qui aurait pu prendre 20 ou 30 minutes. Nous sommes allés loin.

Teodor a répété : tu dois rencontrer Simone.

J'ai rencontré Simone.

Nous sommes devenues soeurs just like that, le premier soir. D'ailleurs depuis nous nous appelons mutuellement "Sister".

Teodor est chef d'orchestre, officiellement, et bien davantage.

Je tiens de Teodor que Simone est une sorcière. C'est un fait avéré, il n'y a qu'à voir ses yeux. Elle voit tout. Une sorcière bien aimée.

 

 

Teodor a dirigé sa version de "Didon & Enée", une version douce et brûlante, une chose incandescente qui vous marque à vie et vous laisse l'âme en lambeaux. Après l'âme se reconstitue, en mieux. Les musiciens et les choeurs sont Sibériens. Ils viennent de Novossibirsk. J'ai toujours voulu parler russe, j'adore cette langue, je ne sais pas, jamais pris le temps, je regrette. Ils sont tous mieux que beaux. Faces.

Simone est soprano, mais Simone est d'abord Didon, ou Didon est Simone, je ne sais plus.

Enée est Grec, évidemment, comme Teodor. Enée c'est Dimitris.

Teodor parle Grec, Russe, Anglais, un peu Français, et sans doute d'autres langues, et sans doute aussi un langage connu de lui seul.

Dido & Aeneas, c'est une oeuvre chantée en Anglais.

Une oeuvre qui s'écoute inlassablement, un envoûtement. Teodor m'avait raconté la fabrication, à la lueur des bougies, à l'aube, en Sibérie. Je ne connaissais que l'enregistrement. Depuis 4 mois j'attendais ce moment.

J'ai assisté à l'alchimie ces derniers jours.

Pendant 48 heures, nous ne nous sommes pas quittés. Enfermés dans Purcell. Par Purcell. Grâce à Purcell. Et à Teodor.

Once in a lifetime.

 

 

Teodor a un frère, ou plutôt un ange gardien. Il ne s'appelle pas Angel mais Vangelino ce qui n'est qu'un habile subterfuge. Depuis le premier jour je les appelle "les enfants terribles".

Quand je les ai rencontrés à Paris l'an dernier, j'ai le souvenir d'une période insensée et douce et magique. Je passais voir les frères pour une heure, un dîner, une messe de Pâques (!) à l'église Russe, ou pour rien, et je partais tard, tôt. Chez eux se produisait une douce circulation d'amis, musiciens, artistes. On parlait et on écoutait de la musique. Sans fin. La première fois j'ai dit "What time is it ? Oh my God, I gotta go" il était 4 heures. Du matin. Le surlendemain je suis partie à 5 heures. Le dernier jour à 7 heures je crois. Une période enchantée. J'ai fini en miettes, épuisée, comblée.

Je me souviens, un jour un des amis de passage était ténor, Teodor a dit "le meilleur au monde" puis il lui a dit, en russe naturellement :"Vas-y doucement", et m'a expliqué qu'il allait chanter pour nous, mais que s'il ne se limitait pas, les vitres allaient se briser. Les voisins n'aimaient pas beaucoup les enfants terribles. On était merveilleusement bien chez eux.

Parfois on allait dehors aussi. Une nuit, arrêtés devant le Panthéon, parlant pendant 5 heures, on avait dit "jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de cigarettes", c'est ce qu'on a fait. On n'avait pas envie d'être à l'intérieur, c'est tout. On avait un peu incliné les sièges de la voiture, ouvert les portières, soirée d'été, brise légère, on a écouté toute la nuit la musique du film "2046", en boucle, c'était idéal. Un support pour une vraie conversation. Sur cet album il y a notamment "Adagio" par Secret Garden. Vangelino disait : "It could have been just a lovely melody, and it's beyond that. Talented people." Je crois en Vangelino comme on croit en l'évangile : il est compositeur, witty, il m'a fait découvrir mille musiques stupidement ignorées.

Un autre jour Vangelino a dit "I don't like things unfiltered", ça avait tellement de sens, je pourrais inscrire la plupart de ses phrases dans un carnet précieux, il est aussi doué pour les mots que pour la musique. Il prend son temps, parle tranquillement, et nous nous connaissons bien. Ces deux conditions réunies font que parfois il commence une phrase en disant "...hmm... do you... ?" et je l'interromps en répondant : "Of course I do..." car je sais ce qu'il allait dire, et nous rions. Nous avons de merveilleuses conversations inachevées. Et d'autres, achevées.

 

Quand j'ai rencontré Teodor, il dirigeait Macbeth à l'Opéra Bastille. C'est ainsi que j'ai assisté à la métamorphose, plusieurs fois : je l'ai vu diriger. Je n'ai absolument pas réussi à inventer les mots pour décrire ça. Je ne peux que vous recommander de le voir. Le voir prendre son envol, déployer ses grands bras, ses longues jambes, et jusqu'à son buste qui s'incline et se tord, rassembler la musique, la faire sienne, la vivre de mille mouvements, son corps épousant chaque note chaque instrument, et l'offrir. Simplement fascinant.

Après la dernière, nous sommes tous allés dans un café, Macbeth était là bien sûr, alias Dimitris. Quand nous nous sommes revus ces jours derniers, il me demandait si on se connaissait, je lui parlais de cet instant, la dernière de Macbeth, il a répondu joliment ce beau mensonge : "Yes, I remember". Ensuite Vangelino est arrivé, il a voulu nous présenter, je lui ai dit : "Inutile, ça vient d'être fait, ce gentleman a eu l'élégance de faire semblant de se souvenir, tu sais, le dernier soir, Macbeth." Dimitris a éclaté de rire, je crois que c'est à cet instant que nous avons signé le pacte invisible.

 

Avant de partir en répétition, ce 27 mai, Oleg est arrivé. Oleg a une voix très particulière, non pas de haute-contre, mais selon sa propre appellation, de "male soprano". Oleg est surtout un ami cher de Simone, so if my sister loves somebody, je l'aime aussi. As simple as that. Je crois qu'il s'est fait le même raisonnement.

 

Deborah était assise dans la salle de répétition et semblait lointaine par instants, comme enfermée en elle-même. La douceur et la mélancolie qui émanaient d'elle me disaient d'attendre, que le moment viendrait. Nous nous sommes saluées avec lenteur et gentillesse, comme conscientes d'une sympathie à venir, en devenir, puisque nous étions là, ensemble. rassemblées. Le moment est venu lors du dîner, après la représentation, quand nous parlions de tristesse, et de capacité à ne pas montrer. Elle me racontait avec humour comment aux moments les plus tristes de sa vie elle a eu à chanter les rôles de soprano les plus gais qui soient. Le moment s'est intensifié quand nous avons atterri dans ce lieu underground de Baden Baden (si si, ça existe) - puisque personne n'avait envie de voir finir la soirée -, quand elle m'a demandée de venir danser avec elle sur "Satisfaction" des Rolling Stones. Ce fut surréaliste, nous étions déchaînées. Dimitris et Simone nous ont rejointes, je regardais amusée 2 sopranos et 1 baryton chanter "I can't get no satisfaction", je me taisais - que faire d'autre devant ces 3 voix -, totalement heureuse.

 

Voilà. j'ai écrit "enfermée avec des fous", ce fut exactement ça, je viens de passer 2 jours absolument parfaits. Cernée par la musique, par l'art, et l'humanité de ces êtres-là.

 

Au moment de partir, à l'aube du 29 mai, quelqu'un a dit : "Let's not become strangers". C'étaient les mots justes.

 

Quelques heures plus tard, Simone a dit "I hate farewells".

J'ai répondu : "I hate farewells too."

 

Traces.

 

 27th of may.

Le début et la fin se devaient d'être surréalistes. Le début : Levée aux aurores, j'ai appelé Simone dans le train, je lui ai dit : "I will be there before noon", elle a répondu : "Great, I'll be waiting for you, and we can go straight to Friedrichbad" et c'est ce qui s'est passé. je suis arrivée à l'hôtel, devant la porte se tenait fièrement Simone, ses cheveux oranges, ses yeux bleus clairs, et son sourire unique, elle ne m'a pas laissé le temps de défaire ma valise, nous sommes parties au Friedrichbad, on m'a demandé de suivre les instructions, en 15 secondes j'étais nue, complètement nue, devant Simone, nue également, c'est la règle dans cet endroit de bains, de saunas, de massages, de détente absolue. Je me suis donc retrouvée en face d'elle, amusée, je me suis dit : "voilà, c'est parti". Comme je l'ai dit à Teodor : "Il y a des photos de ce moment, mais elles sont trop chères pour toi". C'est évidemment faux. La première photo, ce sont les pieds de Simone et ceux de Teodor, l'instant d'après, des retrouvailles dans un restaurant Italien, où ça parlait toutes les langues auour d'une table joyeuse, quelqu'un a dit à Simone que son Allemand était parfait. Logique, elle est Allemande... ;-) Et ensuite les choses sérieuses, cette répétition, qui a duré un peu plus de 6 heures...


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28th of May :

La métamorphose, une autre : Simone devenant Didon. Physiquement, à peine, mentalement, totalement. Répétition impromptue 15 minutes avant la première partie du concert, dans la loge de Simone. Haendel, "Dixit Dominus". Puis répétition encore, j'ai arrêté de respirer, c'était "Ah, Belinda"..., je savais que Simone était heureuse qu'il y ait des traces de ça. Et enfin, "Dido & Aeneas", standing ovation, des artistes heureux et vidés, Teodor tourné vers les musiciens qu'il remercie. Et puis l'après, quand personne ne veut se séparer et quand il faut, on doit... des dernières heures de la nuit, surréalistes forcément, aux adieux du matin.


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Teodor Currentzis dirige "Didon & Enée"

Avec : Simone Kermes, Dimitris Tiliakos, Deborah York, Oleg Ryabets.

 

 

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Comment on this post

Anne D 06/01/2010 13:00


You're right, you're so damned right, Babe... Je vais écrire là-dessus, d'ailleurs, sur ceux qui n'ont pas de respect pour la grâce. C'est difficile, but I have to. xo


Emeline 05/31/2010 20:32


Il y a les gens précieux, et il y a les moments précieux. Quand les deux parviennent à être réunis, c'est simplement parfait... Feels good.