Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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© Anne Deniau, 2010

 

 

De temps en temps.

Pas souvent, c’est vrai, mais de temps en temps.

On me dit la chose suivante : « Ah oui, vous êtes une grande fan de Nicolas Le Riche ! »

 

Rien n’est plus faux.

Je ne suis pas fan de Nicolas.

D’ailleurs je ne suis fan de personne.

Dans « fan » je vois le mot « fanatique » et ce mot m’écœure.

 

L’admiration est un sentiment calme.

Et mystérieux. Et silencieux, ça tombe bien, je suis photographe.

Je parle avec des images.

 

Pourtant aujourd’hui j’ai envie de parler de Nicolas. Abruptement. Dont acte.

 

Tant que je le pourrai, tant que Nicolas n’en aura pas assez d’observer ce reflet-là, donc tant que les envies demeureront, partagées, en écho : je continuerai de photographier Nicolas Le Riche.

Ad vitam aeternam, peut-être pas, mais longtemps, oui, naturellement. Soyons sérieux : vous connaissez beaucoup de photographes qui, plantés devant Le Riche en pleine action, diraient ? « Oh non, sans façon, je n’ai pas très envie… ».

 

Est-il vraiment utile d’expliquer le pourquoi ?

 

Toujours, jamais, se méfier des mots absolus. Ou pas, dans ce cas précis.

 

Parce que tout est beau chez cet artiste. Non de cette beauté lisse et terne qui me fait bailler, non. Tout est beau parce que tout est juste.

Parce que je ne me lasse pas de regarder, avec ou sans appareil photo, un artiste de ce calibre se mouvoir, et même, ne pas se mouvoir.

Parce qu’un danseur comme Nicolas, même lorsqu’il demeure immobile, c’est encore beau.

 

La vérité c’est que chaque geste, ou chaque non-geste, est frappé du sceau de la vérité. Comme si tout l’ensemble procédait d’une alchimie secrète, pour offrir, à ceux qui en ont la chance, une composition harmonieuse, totalement, et un sentiment de félicité, rare, de la plus grande pureté.

 

Flash-back. J’étais enfant, un réveillon de Noël. Ce souvenir est très vif, j’avais 6 ou 7 ans pourtant. J’avais quitté la table. Allongée sur le tapis, les mains soutenant le visage, je regardais des danseurs, un programme à la télévision. Je me souviens des mots de Maman : « Mais enfin j’ai préparé tout ce que tu aimes, et tu ne manges pas… Tu ne veux pas nous rejoindre ? » Puis elle avait regardé l’écran et ajouté ces mots, songeuse : « On dirait que tu te nourris de ça… ».

 

Nicolas. Je l’ai suffisamment regardé pour le connaître, un peu.  Immobile, par exemple. Des muscles aux articulations, de la cassure d’un poignet au positionnement - apparemment simple - des doigts, de la ligne du cou à la base des pieds - bien plantés sur la terre ou à peine déposés sur le sol - , de la ligne des épaules à l’arrondi - presque inexistant mais présent - des bras, de la ligne du menton au regard, de la tension d’un dos qui se tend ou s’incline au basculement imperceptible d’une hanche, tout est absolument juste, everything falls into place.


Nicolas immobile, c’est encore, forcément, juste, c’est pourquoi je photographie ça, aussi. Le presque rien, le tout fragile, fugace, j’aime le photographier, comme j’aime photographier les entre-mouvements, les intervalles, à mi-parcours entre la fin d’un geste et le début du suivant . Les instants qui s'attardent ou se devinent, quand il se passe encore quelque chose...

 

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© Anne Deniau, 2010


 

Aparté : Nicolas est à la danse ce qu’un album d’exception est à la musique : tout à prendre, rien à jeter. On guette tout, on ne fait l’impasse sur rien. Je vais être tout à fait honnête, et même dithyrambique, l’espace d’un instant : Le Riche c’est un délire visuel inépuisable, un rêve pour quelqu’un qui aime les images, un idéal que chaque photographe a rêvé de rencontrer une fois dans une vie. A chaque fois, semblable et différent. Joie indicible, perpétuellement renouvelée. Et puis… à chaque fois, aussi, la peur, la vraie peur, la peur viscérale de ne pas être tout à fait capable d’inscrire ça, de saisir ça. Toute l’expérience du monde n’y changera rien, à mon sens la peur au ventre fait partie de l’acte photographique.

 

 

Nicolas en mouvement, en revanche, je n’éprouve pas le besoin d’en parler. C’est d’évidence un artiste hors du temps, et c’est aussi un artiste qui marque une génération, un public, des danseurs, des critiques enfin muets.

Nicolas en mouvement, je ne sais pas, plus, mettre des mots là-dessus. Légèreté et profondeur ? Gravité particulière ? Energies et intentions ? Oh j’ai bien essayé, je n’ai plus envie. Ce n’est pas nécessaire. Des images qui parlent. Je me contente d’avoir une vague idée du secret, qui se nomme le charisme, ou l‘inspiration, ou la sincérité.

Ou le charme, au sens premier. Camus écrit : « Le charme c’est une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire. » Alors, oui, c’est bien de charme dont il s’agit. Nicolas ne pose aucune question et je réponds toujours « oui ».  C’est certain. Il danse, je photographie ; Il danseur, je photographe. Aussi simple, naturel, évident que ça.

 

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©AnneDeniau SID1-424-1 cAdeniau2010_Sidd4-0201.jpg

wAD4-002a ©Adeniau2010 NLR-0157

© Anne Deniau, 20008, 2009 & 2010

 

Je ne suis pas aveugle pour autant. Je vois autant la somme incommensurable de travail qui a été nécessaire pour atteindre ce niveau d’excellence, que la valeur de l’inné, cette fraicheur sculptée dans l’enthousiasme, l’émerveillement et la ferveur. Si Nicolas était un adjectif, il serait celui-là : juvénile. Artiste qui n’a ni vingt, ni trente, ni quarante ans. Artiste vivant, merveilleusement vivant. Même en répétition, dans un rôle. Vivant, et vrai. Nicolas ne fait pas semblant de rire, il rit. Nicolas ne prétend pas être triste, il est triste. Nicolas ne feint pas le désespoir, il se désespère. J'observe un corps habité qui raconte autant qu'un visage. Voilà. Et tant pis si vous ne me croyez pas : Nicolas ne fait pas semblant de voler, il vole. Il ne prétend pas arrêter le temps, et néanmoins il le suspend. Un instant offert pour celui qui regarde, et puis : rien. Ou ce que j’ai écrit, dans un autre registre, à propos de Yo-Yo Ma et de l’instant d’après : la notion exacte du vide.

 

 

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© Anne Deniau, 2010

 

 

 

Je m’arrête là, et je souris.

Parce que j’avais depuis longtemps envie d’écrire ces mots qui m’amusent :

Franchement, Nicolas Le Riche, je ne suis pas fan.

 

Et je ne crois pas davantage que Nicolas soit fan de mes images…

 

Je pourrais évoquer, d'ailleurs, le moment où il choisit des images. Si je n'intervenais pas, on ne verrait jamais son visage. Le miroir ne l'intéresse que dans le travail. Le moment où il choisit des images, donc... je le regarde regarder, scruter, examiner. Je sais ce qu'il cherche. Un détail. Une atmosphère. Des accidents. Et puis, surtout, l'essence. L'essence du geste. Tout le reste l'indiffère. Cet homme-là est l'inverse d'un narcisse. Et c'est parfaitement logique. C'est la condition nécessaire, sans laquelle son art ne serait pas ce qu'il est.

Quant à l'humanité... C'est l'humanité d'un homme qui définit l'artiste, qui trace les contours de l'esquisse. ... (Rideau).

 

 

Si Nicolas fait partie des rares hommes à qui j’offre parfois des fleurs – blanches, résolument – c’est tout simplement parce qu’un tel artiste mérite qu’on le couvre de fleurs. Nous avons nos rituels. Je ne les lui donne jamais. Je les fais déposer à l’entrée des artistes, tout le sens est là. Pour une fois, j’observe une certaine distance, que j’aime cultiver à cet instant-là. Le talent est toujours intimidant, et c’est très bien ainsi. Le Riche en scène, ce n’est plus Nicolas. Il danse, je regarde. Les appareils photos sont ailleurs. Ce sont les instants éphémères, aussi précieux que les autres. Ceux qui n'existeront que sur l'écran de la mémoire. Il n’est plus question d’amitié, certainement pas de fanatisme, mais d’admiration. Pure, et simple.

 

 

L’admiration est un sentiment calme.

Et mystérieux. Et silencieux, ça tombe bien, je suis photographe.

Je parle avec des images.

 

 

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© Anne Deniau, 2005

 

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© Anne Deniau, 2010.

 

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© Anne Deniau, 2010

 

 

 

Comment on this post

Anne D. 11/10/2011 14:25


To all : Thank you...


klari 10/22/2011 15:20


Comme il est beau ce texte. Bravo, mille fois bravo d'avoir réussi à trouver les mots justes pour décrire ces impressions très fortes, mais si difficiles à décrire.

Tout ce que vous décrivez s'applique aussi à certains musiciens, pas n'importe lesquels, mais j'ai très très envie de remplacer Nicolas LeRiche par Leonidas Kavakos.. Les mêmes concepts
s'appliquent : justesse, sincérité, beauté...

Merci encore pour ce magnifique texte.


ricketpick 10/20/2011 21:04


oh... !
Bon sang ce que cet article donne envie d'être Nicolas Le Riche !
Très bel article : une FAN n'aurait JAMAIS pu écrire cela !
Rick Panegy


aléna 10/06/2010 11:43


peur que tu prennes mal ce mot laissé hier : le "mais" visait une communion d'esprit, sur la vérité du mouvement etc. (amusant, j'ai écrit un texte qui ressemble à ça il y a peu...)


aléna 10/05/2010 12:51


je n'ose rien dire, mais ... :)


Amélie 10/01/2010 12:01


Quel si joli billet que je partage dans son intégralité. Nicolas Le Riche me happe chaque fois que je le vois en scène. Tout y est, tout est juste, tout est porté par quelques chose. Un artiste
tellement au dessus des autres.


mimylasouris 09/30/2010 15:03


:)
Et là, il ne me reste plus qu'à prier pour recevoir rapidement mon pass jeune et retourner voir le programme Roland Petit avec la bonne distribution (alors que je m'étais dit que je n'y retournerai
pas - comme quoi, il ne faut crier ni au loup ni après lui).


ZePiaf 09/29/2010 00:21


"Nicolas ne fait pas semblant de rire, il rit. Nicolas ne prétend pas être triste, il est triste. Nicolas ne feint pas le désespoir, il se désespère."
Souvenir de Pétrouchka, l'hiver dernier... ce moment troublant où le danseur ne faisait pas semblant d'être une poupée de chiffon mais devenait chiffon... Incarner son rôle jusqu'à abandonner son
corps d'homme. Incarner son rôle avec humanité.
Merci pour les photos, je n'arrive pas à m'en lasser !