Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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A. by A., 17 mars 2011.

 

 

 

 

Il a la grâce des rescapés. C’est un Prince. La grâce des rescapés, de ceux qui ont survécu. A quelqu’un ou à quelque chose. Survivre. Sur-vivre. Est-ce que survivre c’est mieux que vivre ? C’est déjà vivre, à peine, et ce n’est pas si mal. Il faut avancer pas à pas. Se satisfaire de peu, au début. Funambule, échoué. Se hâter, lentement. Faire les gestes. La grâce des rescapés. Ceux qui n’ont pas tenté de faire taire l’absence - dérisoire illusion -, ceux qui ont tout accepté - accepter, oui, que faire d'autre ? - : le choc, les résonances, et puis le bruit. Ceux qui ont cherché en eux la force de crier plus fort que l’absence. Couvrir la voix de l’absence. Le bruit. Le bruit, le vrombissement du bruit, le bruit encore, ce bruit étouffé, étouffant. La grâce d'un rescapé. Je le regarde, et me demande par quelle alchimie, pourquoi, comment cet homme encore inconnu il y a à peine une heure, un jour, un an, me donne ça, à toute profondeur, en pleine confiance ; un visage à découvert. Comme s’il savait que je saurai lire ça. Que je pourrai regarder ça. Comme s'il savait. Reconnaissance. Image arrêtée, je en face de, également solitaires. Face à face. Dans le calme du soir je le remercie silencieusement et il l'ignore ; je le remercie d'avoir osé partager ça. La douce indifférence, l'infinie légèreté, la délicate désespérance de ceux qui sont allés trop loin, trop vite. Ceux qui ont tout enfoui comme on rature des pensées impossibles à écrire. Quand le silence c'est finalement ce qu'on a trouvé de mieux, quand rien demeure le seul mot juste. Celui qui contient tout. Ne rien laisser paraître. Presque. Je regarde pétrifiée ces fêlures offertes sur une photographie. Une vérité, un abandon, une tentative, l'envie de dire l'indicible peut-être, une envie pas même consciente, qui sait ? Ou alors un pari : on verra si tu sais voir... Je lis sur son visage et je ne m'en échappe pas. Il a cessé de pleurer il y a un moment, ça lui arrive encore parfois. Ce soir, en regardant ce visage, en scrutant la grâce d’un rescapé, - une grâce que je ne pouvais pas lire dans l’instant, repoussée par l’écran d’un appareil photo, à distance, forcément, - ce soir je découvre l'image, révélée au milieu des images. Un instant particulier, qui se produit quelquefois. Après. En aparté. Une autre forme de choc. Intime. Ce soir il n’y a plus que lui et moi, plus rien pour me protéger de ça, et la grâce me saute au visage, et ce n’est plus lui, le rescapé, qui tremble. C’est moi qui tremble ce soir.

Aucune image n'est innocente.

 

Nothing left but a special time.

Plus rien n'existe que cet instant.

 

 

 

 

 

 

 

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