Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

©AnneDeniau 2009BRusses-4162Parfois je me demande si nous voyons tous la même chose... ;-)

J'ai assisté à la première des Ballets Russes, je veux, je dois vous en parler. Parce que… quand je lis ou entends ces critiques venues d'ailleurs... Je me dis que, vraiment, comme disait Mozart, le public Parisien aime trop ou pas assez. 

Je me dis aussi que je dois être, au choix : une incurable optimiste, un spectateur facile,  une enfant heureuse de s’émerveiller, un voyeur aveuglé, une imaginative en état de vagabondage, une balletomane insuffisamment distinguée, une simple d’esprit… que sais-je encore. So what ?



Première des Ballets Russes. Bonheur total. Vous savez, quand un sas de transition est nécessaire ? Ce fut comme ça. Je suis sortie EN-CHAN-TEE de tout ce que j'ai vu... Et jusqu'à éblouie par certaines œuvres ou certains interprètes.

D’où cette envie : rendre hommage à tous ces artistes, vous raconter comment, pourquoi, leur dévotion à leur art et leur engagement total m’emmène loin, très loin. Pourquoi m’astreindre à cet exercice ardu qu’est un compte-rendu de spectacle et d’émotions ? Parce que reconnaître le talent c’est tout un art (je m’attarderai bientôt sur la préface de « Dorian Gray »…), parce que la critique systématique m’évoque toujours le mot « blasé », et parce que si, en mettant tout au mieux, j’arrive simplement à vous amuser, vous instruire ou vous émouvoir, ne serait-ce qu’un instant, alors cette avalanche de mots n’aura pas été totalement inutile… ;-)

Dont acte.  Quatre ballets, quatre voyages.

Avertissements... ;-) 

1. Je n’ai pas lu les arguments. Volontairement. Je connais bien ces ballets (3 en tout cas), et puis je lis très rarement les arguments. Je me suis laissée (em-)porter. Je vous propose mes arguments – irrévérencieux, si possible ;-) -, ou comme dirait quelqu’un, « je vous fais le pitch ». Ou : ce que j’ai cru comprendre… A chacun sa (re-)lecture. Un ballet c’est comme une photographie : une proposition.

2. Je vous livre aussi, from Z to A, un bric-à-brac d’associations d’idées, comme elles se sont produites. Instantanées.

3. Enfin, je ne vous livre pas l’analyse technique, que je pourrais faire mais qui n’a pas lieu d’être ici ; Les interprètes dont je parle sont tous magistraux, voilà. Je laisse à d’autres le soin de compter les tours. Et puis l’exégèse, dans la danse comme dans la poésie, m’ennuie. Si je fais souvent des rêves étranges et pénétrants, ce n’est pas à cause d’une allitération en « an » mais à cause d’une sonorité envoûtante. Je me fiche des causes, je constate des effets. Pardonnez-moi, mais je n’ai aucune envie de décortiquer des enchantements.


C’est parti :


LE SPECTRE DE LA ROSE

• The Pitch : Une femme, elle s’assoupit, elle rêve. Un homme ? Peut-être. Une présence, en tout cas, qui rompt l’isolement et l’emporte l’espace d’un instant. Au matin, le doute le dispute au rêve, le souvenir est persistant. En tout état de cause, aux première lueurs de l’aube, elle est seule, et elle est triste : il ne lui reste que deux yeux pour pleurer, et le parfum d’une rose ; Pathétique.

• From Z to A : Romy Schneider dans César & Rosalie. Elle écrit ces mots « mais toi tu seras toujours David, qui me tient sans me prendre, qui m’emmène sans m’emporter, qui m’aime sans me vouloir. » Voilà, le Spectre c’est l’inverse de David, le Spectre c’est celui qui prend, qui emporte et qui veux, dans une fulgurance. Le vide n’en sera que plus cruel. L’intensité, et le néant. Zweig, 24 heures de la vie d’une femme, aussi. Et puis ces fenêtres, ces échappées… Musset : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Enfin, sourire : comment un artiste au bout de lui-même fait oublier un bonnet de bain rose recouvert de pétales. Sidérant.

• Mathias Heymann est un danseur rare, dans la technique - virtuose d'exception, efforts invisibles, grâce particulière - comme dans l'interprétation. Un très grand en devenir. Et comme je préfère toujours le chemin à l’arrivée… A part quelques instants de tension perceptibles au début (j'imagine à peine l'état d'esprit de ce jeune homme attaquant 1/ le Spectre et 2/ la première soirée des Ballets Russes), ce Spectre fut un enchantement de délicatesse, de virtuosité, d'élégance et de sensibilité (bien loin de la sensiblerie, grand danger d'un tel ballet). Il exécute avec brio toutes les difficultés techniques de ce solo d’anthologie, mieux, nous les fait ignorer pour ne laisser visible que la grâce suspendue de cette créature virevoltante... En toute évanescence. Du grand art. Isabelle Ciaravola, comme à son habitude, fut diaphane, irréelle, émouvante. Brillantissime. Et je me contrefiche qu'elle porte un bonnet de nuit assez désuet, ce n'est pas ce que je vois ni ce que je retiens. Il l’appelle, elle entend. Il suscite, elle répond. Ces deux-là se rejoignent, quelques brefs instants d’harmonie, de volupté et de douceur, ils sont un et chacun rêve d’avoir été ce tout. Ils se séparent trop vite (tiens, un endormissement, il y a de la fatalité dans le sommeil, sur une scène, en tout cas… De même que dans Romeo et Juliette on crie à l’intérieur « Non ! Ne bois pas ! Elle n’est pas morte ! », de même ici on voudrait lui hurler dans un murmure « ne t’endors pas ! il va s’évanouir ! ».) Peine perdue. Quand on est spectateur, on crie à l’intérieur, et puis avec 10 petites minutes pour la rencontre de deux êtres, la fusion, la séparation, l’envol et la solitude, pas de temps à perdre. Hélas… Lorsque le rideau tombe, dans un mouvement lourd, moelleux, comme ralenti, sur Isabelle Ciaravola les yeux levés, incantatoire, serrant fébrilement une minuscule fragilité – une rose…- c’est une femme qu’on enferme dans un velours, prisonnière de sa délicate folie – le passage fugitif d’une irréalité -, condamnée à errer dans son propre souvenir. Sublime Ciaravola, et sublime Heymann, donc, encore dans la délicatesse et la grâce au moment des saluts. Reverentia.Voyage N°1. Fébrile.

©AnneDeniau2009 BR10dec-2900


©AnneDeniau BalletsRusses-0055

©AnneDeniau 2009BRusses-3067 


L’APRES-MIDI D’UN FAUNE

• The pitch : Un Faune, des nymphes, une Nymphe, érotisme torride, voiles qui tombent et s’attardent, odeurs, animalité, ça se touche ça se croise ça se renifle, orgasme final dans l’étole de la belle, jouissance dans la soie, scandale en 1912 sous les yeux de Cocteau & Rodin. Passages en deux dimensions, de jardin à cour, musique de Debussy, décor fauve et costumes improbables de Bakst, Nijinsky chorégraphe, ballet mythique, c’est du lourd.

• From Z to A : Un seul saut dans le Faune, Nijinsky voulant dépouiller le ballet de toute prouesses techniques. S’être fixé comme un défi de photographier ce saut-là, difficile, furtif, très rapide dans une lumière qui n’autorise pas la vitesse. Insensé, tentant. Compter sur son ange gardien. Et puis, y arriver… Se dire que ce soir de première je vais pouvoir regarder, et simplement recevoir. Pas de tension ? Si. Pas la même. Un précipité – j’adore ce mot – me laisse le temps de m’interroger sur l’érotisme flamboyant de ce ballet, comment sera-t-il reçu en 2009, quand la nudité est banale et que le programme de l’Opéra se termine par une fille nue dont on cache la pointe des seins pour échapper à la censure ? Ce siècle n’est pas perdu, il est tordu, hypocrite. Twisted. Pour ma part, je trouve cet érotisme du Faune revigorant, éclatant, vivant. Sensationnel, au sens premier.

• Je ne vais pas tergiverser : Le Faune de Le Riche est une merveille de sensibilité et d'intelligence, il s'approprie le rôle avec force et retenue, il redessine un vocabulaire unique, il transcende le mythe. Ce Faune est tour à tour impérial, mystérieux, joueur, colérique, jubilatoire, puissant, animal, terrien, sculptural et flamboyant. Impossible de détacher son regard de chaque geste, précis, achevé, habité. Tout est juste, et ce n’est pas rien d’écrire ça pour cette pièce-là. Emilie Cozette incarne une Nymphe d’une grâce exquise, un rien dominée par ce Faune, qu’elle abandonne pourtant. La beauté de ces deux-là n'enlève rien au plaisir. Durant douze minutes la scène de Garnier devient un tableau vivant, du jamais vu, et tandis que Debussy, Le Riche & Bakst achèvent de nous envoûter on regarde, pétrifié, une chose iconoclaste en deux dimensions quasiment, on voudrait arrêter chaque image et s’en nourrir. C’est une œuvre hors temps, hors tout aussi, une gestuelle inégalée – servie par l’interprète, évidemment -, révolutionnaire encore aujourd'hui, et bien sûr c'est aussi un concentré d'érotisme bestial tellement puissant que les hommes de la technique, déboussolés sans doute, baissent le rideau un peu trop tôt et nous privent finalement de ce cri silencieux, presque insoutenable, le cri d'une créature en état de jouissance, et de manque. Encore aujourd'hui beaucoup évoquent le Faune pour sa sensualité  (bien sûr, c’est tout le propos de la pièce). J'y vois aussi, et surtout, son immense solitude, un être seul au même endroit au début et à la fin, une boucle bouclée, une spirale infernale. Et je ne peux m'empêcher de revenir vers Nijinsky. Voyage N°2. Transie.

wAnneDeniau 2009BRusses-3133

©AnneDeniau2009 BR10dec-3258

©AnneDeniau2009 BR10dec-3283

wAnneDeniau 3355 


LE TRICORNE

• The Pitch : je serai brève, je n’ai pas tout compris, et ça n’a pas beaucoup d’importance. Le Tricorne est une fantaisie, un délire jubilatoire commis par les Ballets Russes dans leurs années hispanisantes. Il y aura donc un Meunier et sa Femme, un Corregidor – porteur du tricorne – qui tourne autour de la Femme, une arrestation, des lamentations et des cris de joie, du grotesque et du rigolo, des morceaux de bravoure – ah ! Les pas de géant du Meunier ! – et un happy end. Création estampillée Picasso, pour les décors et les costumes, c’est bien du Picasso : le meilleur côtoie le pire.

• From Z to A : L’anecdote concernant Picasso. Gribouillant sur un coin de table un dessin rapide pour une riche américaine, lui en demandant une somme astronomique, et répondant à la femme indignée « mais comment ? ça vous a pris 10 minutes ! », « Non Madame, ça m’a pris vingt ans ». Je me dis en regardant les pas rapides des deux solistes, Gillot & Martinez, que ces petits pas piétinés, saccadés, énervés, ne sont pas tous spectaculaires, et pourtant. Tout est ciselé. Nerveux. Au millimètre. Parfait, en un mot. Pas de doute, ça leur a pris vingt ans, pour atteindre ce niveau d’excellence. Je regarde des bras aussi, endiablés, entrelacés, triomphants. Des doigts pointés comme des banderilles. Picasso encore. Picadors. Corridas. Ferveur sanglante. Echauffements du sud. Encres. Le sang en noir & blanc, c’est noir. Voilà, je suis à Garnier, et c’est l’Espagne virevoltante et passionnée dans un foisonnement de couleurs et de graphismes tranchants, c’est un ballet russe ( !), c’est en technicolor, ça vit, bref c’est la fête. Et au sommet, deux étoiles inspirées pour servir un ballet méconnu. Jubilatoire.

• Marie-Agnès Gillot & José Martinez s’en donnent à cœur joie, c’est-à-dire qu’ils se jouent de toutes les difficultés pour nous donner à voir un divertissement brillant, une fantaisie de haut-vol. Martinez est un Meunier souverain, altier, élégant, c’est faible de dire que le rôle lui colle à la peau, c’est une histoire de danse épidermique, justement. Gillot en face est plus belle que jamais, technique hors pair aussi, énergie hallucinante, sourires décochés comme des flèches, accrochée à cette jupe sévillane qu’elle manie comme une cape face à l’adversaire ou comme un filet dans lequel viennent se perdre les hommes. Le corps de ballet étincelle, le vilain est ridiculisé, la lumière froide se réchauffe, le rideau tombe sur des robes froufroutantes et des souliers de femme, en Espagne aussi les femmes sont sensuelles… Voyage N°3. Illuminée. 
©AnneDeniau BalletsRusses-1247

©AnneDeniau2009 BR10dec-3650

©AnneDeniau 2009BRusses-3987 


ENTRACTE

©AnneDeniau 2009BalletsRusses-1010843
J’en suis là de ce compte-rendu, et comme je trouve cet exercice difficile. Alors que dire de Petrouchka, ce ballet que certains détestent alors qu’il me bouleverse, depuis toujours ? Comment parler de Petrouchka ?... Mystères.
Bon, je reprends. Je dois. Il faut.



PETROUCHKA.

• The Pitch : Petrouchka, c’est un être étrange et mélancolique,  un être hybride, mélange d’un ange aux ailes brisées et d’une créature lunaire échouée sur terre. D’aucuns parlent d’un clown triste, ce serait trop simple. Car tout est symbolique dans Petrouchka. Lecture multiple, lecture à tiroirs, choisissez come bon vous semble. Je vois un manipulateur (le Charlatan, admirable Stéphane Phavorin, inquiétant et profond) qui joue avec ses personnages, qui malmène les sentiments, fournit le bâton ou la Poupée… LA femme, donc, statufiée et manipulée à souhait, « Poupée » charmante qui préfère pourtant, à mon grand désespoir, le Maure brutal et viril au poète pâle dont elle fuit l’enthousiasme désordonné (la chambre de Petrouchka, scène déchirante qui fait bailler certains !!!). Quand Petrouchka mourra, elle l’enjambera sans remords pour disparaître à la suite du Maure et se cacher dans la foule… Argh ! Et le Maure, enfin, un personnage drôle sans le vouloir, benêt et lourdaud,  qui règne par la force. Besoins primitifs : jouer, manger, dormir, etc. Indulgence pour la Poupée, peut-être, qui trouve en lui une protection ? Allez savoir. Petrouchka solitaire, encore un, tiens, mais tout-puissant finalement puisqu’il échappe à son tortionnaire, et le nargue, délivré, à la fin de la pièce. Petrouchka en hauteur, enfin. Petrouchka qui volerait presque… Petrouchka, trop blanc, trop pur, des ailes de géant ? Alors peut-être, Petrouchka albatros…

• From Z to A : La partition de Stravinsky. Tellement géniale, tellement riche, qu’elle en devient indescriptible. Avec cet accord si particulier – écart de trois tons - , redouté avant Stravinsky, parce qu’il évoquait le diable au Moyen-âge… La musique, donc, puis l’image. Ce portrait de Nijinsky, en gros plan, connu de tous, avec ce regard-là. Insoutenable, ça me fait ça depuis toute petite. Bien sûr que Petrouchka fait peur, aussi. Comme les miroirs, parfois. Le regard de Nijinsky, qui interroge un peu trop loin. Nous sommes tous Petrouchka ? ou bien nous avons tous tué Petrouchka ?  Petrouchka. Le pierrot Russe, pour faire simple. Simple ? Simplement bouleversant.

• Benjamin Pech vous regarde, et vous lézarde l’âme. Il a le désespoir calme voire même léger, comme lors de la première danse russe. Pech a compris pourquoi son personnage porte des moufles : privé de mains, comme celles que le Maure – superbe Yann Bridard – pose sur la Poupée (ah ! ce geste explicite juste avant le noir dans la chambre du Maure ! Terrifiant…), il lui reste l’énergie de sa passion, comme un sursaut de vie, un espoir insensé, et ainsi il s’abandonne dans chaque mouvement, extrême, tendu vers son tout petit univers des possibles – l’espoir ? - comme dans cette chambre froide et bleue où le Charlatan le garde prisonnier. Il lui reste l’énergie, donc, la volonté de l’âme, et la fenêtre correspondante : le regard. Ce substitut de mains, ce duo de moufles grossières, il le tord, il le tend, il le projette à la face du monde amusé ou indifférent. Benjamin Pech met tout son talent dans la dualité physique et mentale de Petrouchka : accablé, recroquevillé – tel un fou dans sa camisole, aussi - ou tendu à se rompre dans un élan vital, viscéral. Petrouchka bondit comme il tombe : absolument. Il pleure comme il espère : en silence, replié, tourné vers lui-même. Et ce sont tous les tourments d’un être malmené, rejeté, battu, et finalement tué, que Pech nous donne à voir, sans mièvrerie, avec un corps sensible, depuis les pieds chaussés de bleu recroquevillés – position en dedans, vers l’intérieur encore - jusqu’au balancement du bonnet qui sursaute lors de sauts impressionnants, ou de pantomimes parfaitement désespérées. Tout en sobriété, il compose un Petrouchka déchirant, écorché, inscrit. A ses côtés, Claire-Marie Osta campe une Poupée exquise, échappée d’une boite à musique dont on ne sait si c’est une boite à merveilles ou une boite de Pandore. Tour à tour humaine ou mécanique, elle donne une consistance inédite à cet être simpliste, en la rendant tellement cohérente qu’on l’entendrait presque murmurer à Petrouchka « ce n’est pas ma faute, je ne suis qu’une Poupée ». Ni tout à fait cruelle, ni tout à fait charmante, cette Poupée là demeure en tout cas pour le spectateur un ravissement pur, à tel point qu’on oublie tous les pas, les pointes, le mime, pour ne plus voir que le personnage. C’est brillant, et juste. Il faut une artiste chevronnée pour y mettre autant d’émotion que de légèreté. Quant au Maure, point de dualité : il est entier, brut, massif, et néanmoins Yann Bridard en tire tout ce qu’il est possible, la lourdeur, l’hilarité, la force, la lubricité, la cruauté. Car pour être stupide le Maure n’en demeure pas moins habile : c’est lui qui gagne la Poupée, c’est lui qui tue son rival, c’est lui qui s’échappe sans crier gare. Belle interprétation de ce personnage difficile à force d’être simple. Le corps de ballet excelle, brillant, énergique, investi. Dans un espace étroit s’il en est – seule une partie de la scène de Garnier figure le village Russe ou se tient le théâtre du Charlatan – se déroulent des danses enrubannées, des danses russes viriles à grands coups de botte, des démonstrations de foire – des bohémiennes aux danseuses des rues, en passant par le montreur d’ours -, le passage d’un diable ( !), l’arrivée d’une cigogne géante ( !!), bref toute l’imagerie russe passe sous nos yeux ébahis. La musique de Stravinsky résonne, on retient la vision surannée d’un monde grouillant et folklorique, nostalgique aussi. A mon goût, ces scènes de rue –même si elles sont brillantes-, situées après les chambres (de Petrouchka, du Maure), sont un peu trop longues et éloignent du propos central. Anyway… L’allégresse fait place au drame, Petrouchka ne réapparaît que pour mourir. Peut-être, sûrement, que cette foule est symbolique. C’est au milieu de cette foule que tombe Petrouchka sous les coups de sabre du Maure – dans une lumière froide saisissante -, c’est cette foule qui absorbe le tueur et sa jolie Poupée, c’est cette foule aussi colorée que la musique que le Charlatan écarte pour récupérer la carcasse disloquée de son pantin favori. C’est cette foule enfin qui semble s’évaporer pour laisser l’obscurité envelopper le Charlatan et sa « chose ». Alors qu’advient-il de Petrouchka, au final, dans ce conte presque philosophique ? Qui est Petrouchka ? J’aimerais poser la question à tous les interprètes du rôle. Ce que j’imagine? En réalité, ça dépendra des soirs. A vous de voir. Ce qui est visible ? Petrouchka réapparaît enfin libre, inaccessible. Et seul –aussi, encore- sur le toit du petit théâtre russe. Echappé. Heureux, vivant, gesticulant. Le Charlatan le regarde d’en bas, il tient dans les bras un pantin désarticulé, le « cadavre » de Petrouchka. Puis il s’éloigne en abandonnant le pantin. Là-haut, le nouveau Petrouchka, encore joyeux et triomphant un instant auparavant, s’effondre, se balance un instant, et s’immobilise. C’est peu de dire que tout bascule encore. Il ne reste en scène que deux Petrouchka, immobiles, l’un comme démembré, cloué au sol et l’autre dans les cieux – superbe Benjamin Pech, qui entend sans le voir le rideau de fin tomber sur cette histoire étrange. Voyage N°4. Achevée.

©AnneDeniau2009 BR10dec-4066

©AnneDeniau2009 BR10dec-4133

©AnneDeniau 2009BRusses-4194

©AnneDeniau2009 BR10dec-4223

©AnneDeniau 2009BRusses-4307

©AnneDeniau2009 BR10dec-4326

©AnneDeniau2009 BR10dec-4383

©AnneDeniau 2009BRusses-4557

©AnneDeniau 2009BRusses-4538 ©AnneDeniau2009 BR10dec-4562 

©AnneDeniau 2009BRusses-4606-2

 


 

 

Comment on this post

Anne D. 12/16/2009 17:53


Prolonger l'instant, oui, vous avez raison.(rendre hommage, aussi, et remercier...)
Raison sur les "sas", aussi, avant et après...
Vous y serez jeudi ? Lucky girl... Racontez, surtout ! J'attendrai vos mots.
"spectacle vivant", oui, tout est là. Particulièrement dans des oeuvres telles que celles-là, qui n'arrivent pas à être datées. Tout simplement extra-ordinaire. Merci à qui ? Merci aux artistes.
Ceux qui ont créé, ceux qui créent. re-créer. Re-naissance. Donner et recevoir, on y revient, sans cesse...


mimylasouris 12/16/2009 16:14


Je fais le tour des blogs pour lire les dernières mises à jour et repousser le moment de me poser et de rédiger les critiques des deux derniers spectacles que j'ai vus. Parfois, je me dis que
l'exercice du compte-rendu devient mécanique, je me demande ce qui me pousse à réitérer l'essai, je fais le tour des blogs pour lire et ne pas écrire - et puis je viens par ici et je me souviens :
prolonger le plaisir, faire durer la sensation en la précisant, en la caressant à nouveau de mots (ou de photos, mais je n'ai pas ce talent), donner à comprendre mais surtout à sentir un spectacle
qui existe d'autant plus qu'il est repris, relu, rêvé (autrement le spectacle vivant est en perpétuel sursis).

On a parfois besoin d'un sas avant un spectacle, entre la course dans le métro et la tranquilité du velours rouge - un moment qui laisse place à l'attente, qui laisse naître et enfler le désir.
Même si j'arrivais un peu juste jeudi, il ne me manquerait pas, car la lecture de votre article, c'est déjà ce moment. A présent, douce envie que le soir du spectacle arrive - j'imagine Pech, je me
souviens de la magnifique variation du tricorne vue et revue au premier concours auquel il m'a été donné d'assister, mes narines cherchent le parfum de la rose, et les photos du faune m'en
suggèrent déjà le mouvement.

Je n'aime pas spécialement savoir avant de voir (les programmes, je les lis... après - comme les préfaces, qui devraient toutes être revues comme postface), mais j'aime bien connaître pour
reconnaître ensuite. Motifs, échos et mouvement.


aléna 12/16/2009 10:00


Et... il faut dire aussi : la dernière photo de petrouchka, superbe, très petrouchka! le rideau se baisse et c'est fini (Pascal, Pensée 79 en lafuma : "on jette de la terre sur la tête et c'est
fini" - bon, pas très léger!)
ET Marie-Agnès Gillot et Martinez, magnifiques de magnétisme, d'accroche, le regard ne peut pas glisser sur eux!


Anne D. 12/15/2009 18:41


Sourire, back. ;-)


aléna 12/15/2009 18:06


Mais qui sont ceux qui n'aiment pas petrouchka? Ils existent alors... ils ne doivent pas beaucoup aimer la vie, ou ne doivent pas vouloir la voir, enfin, sur scène...
Le spectre... le souvenir... les fantômes de chambres d'hôtel?
Sourire.