Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

P1050241Et si on faisait : S comme Si... ?
S comme : Si vous étiez photographe ?

Une création.
Un ballet contemporain.
Et donc, fatalement, une répétition générale.

Alors je profite de Siddharta pour tout vous dire : la vérité, toute nue. Libre à vous de l'entendre, ou pas... Anyway. J'en parle une fois, la première et la dernière. Fasten your seatbelt.



 

Je hais les générales.
 
C'est un problème sans solution, existant pour toutes les oeuvres vivantes et tous les théâtres : il faut bien qu'il y ait des traces - comprendre : des images -, il faut bien que les photographes photographient, alors voilà, ça se passe le soir de générale. Ils sont là, alignés comme un peloton d'exécution, et surtout, immobiles. Et certains soirs j'en fais partie. Une photographe immobile. Je l'ai dit et répété ces derniers jours, à plusieurs personnes : "ça me rend folle, c'est comme si on me passait une camisole de force." So true. Photographe immobile. Un non-sens. Car qu'est-ce qu'un photographe sinon un être vivant qui propose une vision, un angle, un point de vue ? Qu'est-ce qu'un photographe si ce n'est un élément mobile, capable d'user et de jouer de la distance et de la non-distance, de réduire l'espace entre son sujet et lui-même ou au contraire de l'intensifier ?

Je hais les générales. Privée d'angles. Privée de mouvement. Et puis, je fais comme les autres, je photographie "au pied". Raisons techniques, moins de risques de flou de bougé. Oui oui... Plus sûr. La sécurité, quel vilain mot, d'ailleurs parfois j'en ai assez, je ne prends pas mon pied (!) et je me dis tant pis, davantage de ratés, forcément, mais davantage d'intensité, et je photographie en liberté, j'appelle ça à l'arrachée. Je ne le fais pas les soirs de générale. Je rentre dans le rang, je déballe mon pied. Soupir. Et enfin, il y a cette alliée double, traître et cajoleuse, rassurante et effrayante : la photographie numérique. Alors une fois que je suis vissée à mon siège, que j'ai déployé mon trépied, bloqué mon appareil, verifié les rotations des engrenages, je m'efforce de ne pas choisir l'ennemi ultime : ce qu'on appelle dans notre jargon le "mode rafale", à savoir prendre plusieurs images comme ça : tacatacatac. Je hais les générales, encore plus quand je sais que je vais à nouveau entendre ce bruit, démultiplié - des mitraillettes, vous disais-je, un peloton, c'est ce son-là en tout cas - ça va me faire mal ça va me tétaniser j'aurai envie de hurler alors avant que ça commence, à 19h27 en général, comme une gamine entêtée et boudeuse je me cache, je baisse la tête, je ramène mes cheveux trop courts sur mon visage, je pose mes mains devant les yeux, je fais le noir, et je pense calmement. Je répète en silence mon leitmotiv : Une image, une intention. Une intention, une image.

Je hais les générales parce que je dois d'abord faire un travail précis sans degrés de liberté. Je ne suis pas révoltée, je comprends bien pourquoi : il faut des traces, aussi exhaustives que possibles, simples et efficaces, de ce qui a été créé. Donc de la couleur, des plans d'ensemble, et certaines poses. Des images obligées, et le problème n'est pas qu'elles soient belles ou non, le problème c'est que certaines poses sont de manière évidente des images à photographier. Comme si j'étais au fond de la mine à pousser des wagonnets et qu'il y ait une croix blanche à chaque endroit où je dois m'arrêter. ICI ! Arrêt -sur image - obligatoire. C'est comme ça que ça se passe, dans tout ballet il y a des figures imposées, et ne pas les photographier reviendrait à ne pas être professionnel. Et comme nous sommes tous - les photographes - à peu près au même endroit, ça signifie qu'un bataillon d'exécutants exécutent la même chose au même moment, point barre. Bien sûr ça suppose quelques qualités techniques - c'est bien le moins - mais artistiquement c'est tellement presque vide que ça en devient vertigineux. Je trouve ça désespérant, et vaguement humiliant, aussi. Mais je le fais. Souriante et professionnelle. Haha.
La suprême ironie, c'est que c'est tout sauf facile. Alors, concentrée, j'essaie d'oublier ces contraintes qui m'achèvent et de faire au mieux, de tout donner, néanmoins, pour que ces images imposées, nécessaires, réclamées, soient aussi authentiques que possible, pour rendre hommage à l'oeuvre et aux artistes. Ce sont eux, le chorégraphe et les danseurs, qui me donnent la force et le courage de faire ça. D'essayer, dans cet exercice de style impitoyable, de demeurer, entière, sincère et véritable.
Marion, une assistante hors pair, a trouvé les mots justes par hasard, la semaine dernière, lorsque je photographiais les 16 dernières créations d'un homme pétri de talent, un homme qui était avant tout un ami. Bref, la semaine dernière, quand j'étais en vrac, en miettes, en pièces détachées, que je photographiais une dernière fois pour lui, tendue vers, quand je disais : "je ne rentre pas dans les cases, je me mets au service des artistes que j'aime, voilà, aussi simple que ça, alors quelle étiquette tu me donnes ?" et Marion a simplement dit "l'art dans l'art". Touchée. Des années que je répète "l'art pour l'art", et c'était inexact. "L'art dans l'art", oui, mille fois oui, merci Marion.

Mais revenons à nos artistes, dans Siddharta, donc. L'oeuvre vivante. Les artistes vivants.
( Et rassurez-vous, cette complainte du photographe finira bien par finir... ;-) )
Où en étais-je ? Ah oui. 

Je hais les générales. J'ai besoin de trouver, au delà des "imposées", les instants rares où je vais pouvoir travailler à mille vibrations. Librement. Staël... Staël toujours, c'est écrit ici quelque part, je vous rafraîchis la mémoire : "l'espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement, à toutes profondeurs." Voilà. Ou encore : "Peindre à mille vibrations le coup donné, reçu, à recevoir...". Dans un théâtre le temps est compté, il faut faire vite, et il n'y a qu'une générale... Alors garder des miettes de temps pour s'abandonner et en pleine inconscience, chercher, guetter, oser, faire ce qui n'est pas attendu, scruter, réfléchir, cadrer, trancher, oser encore. La foi chevillée au corps, tenter de la chercher, cette image impromptue, dans le peu de temps qu'il me reste (entre les imposées, donc), l'image où il n'y a presque rien, et où il y a tout. L'image qu'on ne devrait pas faire parce que l'angle n'est pas idéal, et pourtant, il y a quelque chose... L'image où un poignet qui se brise dira autant l'histoire de Siddharta que la grande maison éclairée. Le dos et sa courbure, les images sans visages - pourquoi je les aime tant ? retour au geste et à l'essence ?- , les jambes coupées, les mains effleurées, les ombres souveraines, le début ou la fin d'un geste, inachevés, parfaits dans l'imparfait, les agilités fugitives, les puissances désespérées, la fragilité d'un être, la puissance d'un autre, la fugacité d'une rencontre, l'espoir et la chute, la vibration et le néant, l'envol et le vertige, c'est tout ça que je cherche, condamnée, vissée à mon fauteuil. C'est presque illusoire et je le sais, mais j'essaie quand même, je cherche et je tente, dans ces instants-là, furieux, fugitifs, à peine existants, je me parle à moi-même, je me dis à l'intérieur : " Vas-y, Anne, fais ce que tu sens. Ce que tu crois. Ferme les yeux, ouvre les yeux, et photographie avec ton ventre. Carte blanche, vas-y, fonce." Heureusement il fait noir parce que ce ne doit pas être beau à voir : Je suis une fêlée qui ne laisse plus passer la lumière, une agitée sans son bocal, un poisson hors de l'eau.

Je hais les générales. Mais pour rien au monde je ne cèderais ma place. Parce que, peut-être, au final, il y aura une ou plusieurs images vraies. Celles qui en valent la peine (...). Je les appelle les inespérées.

Allez, après cette longue diatribe, je tente de vous faire sourire. Imaginez : Parfois durant un bref instant il ne se passe presque rien en scène. Presque. Et je crois voir quelque chose. Et je photographie. Et ce que je photographie n'a intéressé personne, on entend donc un seul déclic, celui de mon appareil. Et ça m'amuse ! Et cet instant-là, parole de photographe, c'est le Nirvana. ;-)
 

Quand le rideau sera tombé, quand le mouvement sera arrêté, quand j'aurai rangé mon matériel, je partirai vite, mal à l'aise dans cet espace-temps devenu incertain. Je m’enfuirai, je roulerai dans Paris, très vite, music : loud. Mentalement, je repasserai tous les éclairages que je viens de voir, ou de vivre. Parce que, à l'instant où les danseurs rentrent chez eux, à l'instant où j'imagine toute la fatigue dans ces corps magnifiés, pour moi l'urgence n'est pas terminée. Il me reste à rendre hommage, faire justice. Je vais rentrer aussi, me poser, regarder ces images, et faire tout de suite, avec la mémoire vive, les réglages de couleur et densité - ombre et lumière -. C'est une autre étape - épreuve ? - inhérente au numérique, eu égard aux limites techniques : l'appareil n'enregistre jamais avec exactitude ce que j’ai vu.Il faut donc travailler, encore – toujours Staêl : « il faut travailler beaucoup, une tonne de passion et cent grammes de patience » - afin de restituer, fidèlement, ce que le créateur a voulu.

En photographie argentique le tireur photographique a tout un éventail de possibilités, de A à Z on peut dire mille choses différentes avec une seule image. C’est pourquoi les indications du photographe sont essentielles : les directions, l'intention. En numérique je fais ce même travail avec abnégation : révéler chaque image. Peu ou pas d’interprétation, travailler au plus juste, les teintes, les densités, l’atmosphère : demeurer humble, et restituer la vision de celui qui a créé. En particulier, respecter les noirs. Vous ne verrez jamais dans mes images un second acte de "Giselle" éclairé comme en plein jour. La photographie numérique dispose d’outils trop puissants, et finalement vulgaires. Obstinée encore, je m’impose d’ignorer les gimmicks faciles et les artifices rapides, je travaille au plus près : ce que j’ai vu, ce qui était donné, chercher la vérité. Ajustements infimes, réglages précis, modifications mineures. A petites touches. Chaque action est un choix. Infinies précautions. Ce qui est sombre demeure, donc, ce qui est « cramé » aussi. Image par image, scène après scène, tableau après tableau, s’approcher de la vérité. Interroger le souvenir, avancer pas à pas. Au final, j’aurai devant les yeux une collection d’images aussi sincères que possible, des images que je veux tournées vers l'oeuvre et les artistes. Quand j’aurai terminé, il sera 4 ou 5 heures, peu importe. Je sais que j'entendrai, comme à chaque fois, les premières notes des oiseaux du matin sur la terrasse. Je penserai : "il est trop tard - trop tôt -" et au lieu de soupirer je sourirai. Ensuite je m’endormirai comme un ange, apaisée. Voilà, vous savez –presque- tout, et notamment pourquoi je hais les générales… ;-)


Quant à
Siddharta, n'ayant aucune objectivité sur Angelin Preljocaj et son écriture chorégraphique, ni sur les sublissimes interprètes qui servent cette création, ni sur les lumières que j'aime tant de Dominique Brughière, ni sur la scénographie sidérante de Claude Lévêque, je ne peux que vous encourager à aller découvrir l'oeuvre et juger par vous-même. Siddharta, ou comment l'esprit vint au corps.
 
Meanwhile... Enjoy !


Les imposées :

©AnneDeniau SIDgen-0055 ©AnneDeniau SID1-0492

©AnneDeniau SID1-0214 ©AnneDeniau SID1-0233 ©AnneDeniau SIDgen-2-33

©AnneDeniau SIDgen-0223

©AnneDeniau SID1-0655 cAnneDeniau_SID1-0678.jpg

cAnneDeniau_SID1-0777.jpg

©AnneDeniau SID1-0903 ©AnneDeniau SID1-0186-2

©AnneDeniau SID1-0174-1 ©AnneDeniau SID1-0122-1

©AnneDeniau SID1-1166 ©AnneDeniau SID1-1200

©AnneDeniau SIDgen-1188 ©AnneDeniau SIDgen-1180

©AnneDeniau SID1-0076-1 ©AnneDeniau SID1-424-1
(Hmm... celle de droite, ci-dessus, serait davantage une "inespérée" : le presque rien...)


©AnneDeniau SID1-1006 ©AnneDeniau SID1-0998 ©AnneDeniau SID1-1111

©AnneDeniau SIDgen-1-7 ©AnneDeniau SID1-0514-1

©AnneDeniau SIDgen-1-11

©AnneDeniau SIDgen-1-13 ©AnneDeniau SID1-0548-1

©AnneDeniau SIDgen-1230 ©AnneDeniau SIDgen-2-8

©AnneDeniau SIDgen-2-5 ©AnneDeniau SIDgen-2-7

©AnneDeniau SIDgen-2-10 ©AnneDeniau SIDgen-2-11

©AnneDeniau SID1-0333-2 ©AnneDeniau SIDgen-2-26

©AnneDeniau SIDgen-2-14 ©AnneDeniau SIDgen-2-31 



Les inespérées :

©AnneDeniau-0172 ©AnneDeniau-0162

©AnneDeniau-0347 ©AnneDeniau-0456

©AnneDeniau-0390 ©AnneDeniau-0239
 
©AnneDeniau-0252

©AnneDeniau-0724 ©AnneDeniau-0748

©AnneDeniau-0843

©AnneDeniau-0850 ©AnneDeniau-0754

cAnneDeniau-0787.jpg

©AnneDeniau-0946 ©AnneDeniau-0917

©AnneDeniau-0986 ©AnneDeniau-1-6 ©AnneDeniau-1063

©AnneDeniau-1-2

©AnneDeniau-1060

©AnneDeniau-1077 ©AnneDeniau-1099

©AnneDeniau-1-8 ©AnneDeniau-1-3

©AnneDeniau-1-4

©AnneDeniau-1159 ©AnneDeniau-1184

©AnneDeniau-1-7

12©AnneDeniau-2-3c
 
©AnneDeniau-2-2

©AnneDeniau-1-10 ©AnneDeniau-1-9 

©AnneDeniau-2-6 ©AnneDeniau-2-8

©AnneDeniau-2 ©AnneDeniau-1

©AnneDeniau-2-5 ©AnneDeniau-2-7

©AnneDeniau-2-11 ©AnneDeniau-2-10

©AnneDeniau-2-3

Avec :
Nicolas Le Riche, Aurélie Dupont, Wilfried Romoli, Danseurs Etoiles de l'Opéra de Paris,
Alice Renavand, Muriel Zusperreguy & Stéphane Bullion, Premiers Danseurs,
& le
Corps de Ballet de l'Opéra de Paris.




Les images dans l'album : SIDDHARTA
(Full size : mode "loupe", navigation ->)






 

Comment on this post

aléna 03/22/2010 22:41


C'est sûr qu'on croit voir deux regards différents, si ce n'est deux ballets différents. Mais je ne dirais pas de mal des imposées, qui sont ma foi fort belles. "Classiques" (ce n'est pas du tout
injurieux!!!) mais pas du même monde que les inespérées (dont celle que tu cites fait effectivement partie, non?). Ces inespérées sont à cheval sur l'ombre... un fil ténu entre ombre et lumière...
Evidence : les deux photos avec la "brume" ! deux mondes pour un même scène objective?


Anne D 03/21/2010 14:41


Tu es surtout une femme étonnante, Bella... Merci ! Il y a un truc avec ces photos, non ? Toi & moi nous doutons du pourquoi et du comment... ;-) xoxo


Emeline 03/21/2010 09:28


Je suis bouche bée...