Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

Il réfléchissait. Il marchait dans un de ces parcs anglais qu'il affectionnait tant. Le soleil déclinait doucement. Il tenait la lettre dans sa main gauche, le bras ballant, la lettre au bout des doigts, à peine tenue, prête à s'échapper. Il semblait un peu absent, suivant une trajectoire aussi lente. Un équilibriste, sur le fil de ses pensées.

 

Une lettre abjecte. Une lettre écrite pour blesser. Aucune innocence, nulle élégance. Juste une intention, brute, brutale, néfaste. L'auteur de la lettre s'était gargarisé de mots, avait péniblement tenté, sans succès, de donner un tour littéraire à ses vilénies, mais la seule chose qui demeurait, transparaissait, dégoulinait de cette lettre poisseuse, c'était un relent aigre, un effluve nauséabond, une volonté amère de dénaturer des faits passés. Une relecture de l'histoire avec un petit h, leur histoire. Une amitié, ou de toute évidence un simulacre de.


Il décida de réfléchir posément, pas à pas. Constater les faits. Méthodiquement.

1/ Visiblement, il s'était bien trompé, il avait pris pour une amitié ce qui n'était probablement qu'un échange plus ou moins équitable d'intérêts. Désillusion, à son âge ? Il en sourit faiblement : il n'y a pas d'âge pour se tromper. Pari de la confiance, pari perdu, ce n'est pas grave.

2/ Tout aussi visiblement, d'aucuns n'en finissaient pas de brûler ce qu'ils avaient adoré. Ceci ne lassait pas de l'étonner. Il était moins blessé que surpris. Comme si tout cela le dépassait, ou même, ne le concernait pas.


Sa première réaction fut celle de la sagesse, il songea simplement : "ce n'était pas nécessaire". Il avait assez vécu pour savoir que certaines amitiés, hélas, se terminent parfois. Entre gens de bonne compagnie, chacun garde les meilleurs souvenirs, poursuit sa route, et adresse à l'autre ses voeux silencieux de bonne continuation. Mais ça, une lettre aussi immonde, non, ce n'était pas nécessaire.

 

Sa seconde réaction fut celle de la tendresse, il songea douloureusement : si jeune, et tant d'aigreur. On dirait les mots d'un vieil homme avec qui la vie n'a pas été généreuse. Il éprouva, l'espace d'un instant, de la compassion. L'auteur de la lettre avait à peine plus de 20 ans.


Ensuite il fut tenté d'en concevoir le plus profond mépris. Il n'en fit rien, il continua de laisser cheminer ses pensées. Quelques feuilles tombaient doucement des peupliers, il suivit mentalement leur course ralentie.


Et puis, réflexion faite, il eut une révélation, et, en son for intérieur, il remercia.

En effet, à mesure qu'ils se montrent tels qu'ils sont, orgueilleux ou opportunistes, versatiles ou incapables d'un réel attachement, en tout cas incapables de laisser paisiblement dans le passé les événements heureux et partagés, ceux qui brûlent ce qu'ils ont adoré rendent un réel service. Ils se révèlent finalement au grand jour, laissent parler leur vraie nature. Démontrant du même coup, hélas, une égale étroitesse d'esprit et d'âme. Et ce faisant, ils annihilent toute l'intention nuisible qui était la leur, et obtiennent l'effet inverse de celui escompté : non seulement ils ne blessent pas, mais, surtout : ils ne manqueront pas.


Il froissa la lettre, la jeta dans la première corbeille venue, et s'éloigna en sifflotant. Il entendait crisser le gravier des allées sous ses pas devenus plus rapides, et plus légers. Il avait toujours aimé ce bruit. La lumière de fin d'après-midi était chaude, caressante.

 

 

 


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