J'ai tous ces timbres. Ces beaux timbres. Pour les belles lettres à vous écrire, les vraies lettres, de A à Z toutes tracées à la plume sur un velin choisi, lettres séchées sous le souffle d'une femme, lettres scellées à la flamme d'une bougie. J'ai tous ces timbres, inutiles, je n'écris plus, ou peu, je ne vous ai pas écrit, pas à vous moins qu'un autre mais enfin pas à vous du tout, pas de timbres pas de lettres, juste des mots envisagés jamais couchés, ils dorment pourtant au fond d'un tiroir avec les timbres, enfin ils ne dorment pas ils font semblant. Second tiroir, juste au-dessus, les bâtons de cire, couleurs passées ou vertigineuses, des carmins des bleus gris des ors, des bruns des bleus foncés et l'écarlate bien sûr. Encore plus haut les feuilles, filigranées comme il se doit pour vous écrire, un blanc cassé, naturellement. Et je continue, quand je vois un timbre épatant, d'en prendre quelques uns pour quand je vous écrirai je ne peux pas m'en empêcher. Ils m'attirent ils me murmurent ils m'encouragent : reprends la plume ! mais je résiste, je sais me montrer inflexible face aux timbres. Ceux du tiroir. J'ai beaucoup de timbres vous savez ils reflètent tout ce que j'aime de Stael à Delaunay, j'ai commencé quand je ne vous connaissais pas. Je gardais tous ces timbres pour toutes ces lettres à écrire. A vous écrire assurément. Les lettres capitales. De temps en temps l'un a vécu, un timbre élu, soudainement estampillé, le cachet de la poste faisait foi, mais non. Erreur passagère, lettre non majuscule, je passais le temps certainement en attendant de vous écrire. Je gardais précieusement les timbres les plus raffinés à déposer du bout du lèvres sur une enveloppe à vous destinée. J'ai pris ces timbres en prévision, pour quand je vous rencontrerais. Ce sont les timbres en suspension. Encore aujourd'hui j'en ai trouvé trois, je prends toujours des identiques, pour qu'ils ne s'ennuient pas, et pour qu'une lettre en suive une autre, j'écrirai des séries, voyez-vous, des trilogies des cycles et des épisodes. Et puis des lettres singulières. En vérité je ne pense pas que je vous écrirai mais si jamais sait-on ? sait-on jamais ? Au cas où, peut-être, en tout cas soyez rassuré j'ai les timbres, plein de timbres, j'ai mis les trois nouveaux avec les autres. Je me demande lequel je choisirai quand je vous écrirai fatalement, je crois que je sais. Je prendrai le premier, unique, trouvé pour vous quand vous n'existiez pas.
Et après... Je ferai tous les gestes, je prendrai la feuille, l'enveloppe, la plume, l'encre, la cire et la bougie, je poserai chaque geste avec soin et quand l'enveloppe sera scellée, je ferai la chose ultime, j'aposerai le timbre. Simplement, sachant que : verba volant scripta manent, le silence est d'or, et qui ne dit mot consent, je n'aurai rien écrit sur le papier, rien, absolument rien. Evidemment j'attendrai votre lettre que j'espère à l'identique. Croyez-vous que je doive glisser un timbre pour la réponse ?
Je suis timbrée.
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