Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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T comme "Tout ce que j'aime".


Ce sont des mots qui présentent le risque de paraître vides, alors qu'ils sont pleins.

C'est une formule que j'emploie souvent.

Parce qu'elle est vraie, et parce que je n'en trouve pas de meilleure.


Certaines journées sont comme ça : elles contiennent tout ce que j'aime. Des moments phares, et des instants minuscules, presque dérisoires, et pourtant. Des détails. De ceux qui tissent la trame du réel, de ceux qui vous ravissent, profondément, et vous laissent comme ça, at the end of the day : fulfilled.


7 avril.


S'habiller, de noir mais pas n'importe quel noir, Italien sinon rien, noir comme la discrétion, les rêves ou le mystère. Noir comme les secrets que l'on garde parce qu'il ne faut pas tout dire, surtout pas. S'habiller de noir pour sauter dans un taxi et donner cette adresse-là : 55 Faubourg..., et non ce n'est pas le nom d'un parfum mais d'une adresse mythique, un lieu que les initiés appellent "Le Palais" - j'adore -, un lieu où j'ai mis les pieds pour la première fois il y a quelques années, par hasard, des amis qui m'appelaient et me disaient : "On est toute une bande, des gens qui vont te plaire, viens boire une coupe de champagne avec nous, on est à l'Elysée" et je répondais : "Je ne connais pas ce bar". Sourire. Je m'étais donc rendue ce soir-là à l'Elysée, où des amis médecins avaient échoué par une succession de hasards, je ne me souviens pas bien, service militaire ?!? Enfin il y avait des étudiants, des aventuriers et des agents secrets : tout ce que j'aime... Après le passage du garde républicain j'avais entendu mes pas, le crissement de mes pieds sur ces graviers. La cour de l'Elysée, la nuit, première fois. C'était avant-hier, je me souviens de chaque détail.

Hier, partie là-bas pour célébrer une amie, des ailes aux talons. Dans ces jours-là, exceptionnellement, les anges ont fait le maximum : le taxi est confortable, le chauffeur adorable, la voiture sent le frais. Comme une page blanche. Le chauffeur propose : "Je peux vous attendre... Bastille ? Je me débrouillerai, 20 minutes maximum, vous verrez, faites moi confiance".  Alors lui faire confiance et dire simplement ça, ce très joli mot : d'accord. Appeler une amie parce qu'une journée sans entendre sa jolie voix sera toujours une journée incomplète. Descendre du taxi, écouter l'homme qui dit : "Vous me pairez tout à l'heure", repenser à ce mot : confiance.


Se dire que "Officer & gentleman" c'était un film très mauvais, se souvenir que sur moi le prestige de l'uniforme n'a jamais fonctionné, et pourtant, regarder ces deux-là encadrant la porte, droits comme des i, décalés, iconoclastes dans cette rue affairée, sourire. Etonnant, ils sourient aussi. Se demander si c'est autorisé par le règlement ? Et ne pas rire.

Tout est pareil, le même son sur le gravier. Pas facile le gravier pour des escarpins, même avec des semelles rouges. Alors prendre son temps, slow motion, tant mieux, j'avais envie. Retrouver des amis ou des connaissances, se réjouir de la beauté du lieu parce qu'il faudrait être un triste sire pour ne pas le faire, décider de faire des images, à peine, des snapshots enfin des traces, pour une amie, ça lui fera plaisir.

 


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Regarder un Président, se dire qu'il n'est pas vraiment très grand et s'interdire tout commentaire, même in petto, ce n'est pas nécessaire ; regarder une femme, visiblement émue, et particulièrement belle, rayonnante. Amis encore, raconter des bêtises, se souvenir d'une promesse légère - mojitos au Park Hyatt -, se dire que oui, on va le faire, on est si bien dans ce bar, on s'alanguit toujours un peu sur les fauteuils, on ira. D'accord. Et puis, promesse. Regarder l'enthousiasme de l'un, la rêverie d'un second, la tendresse d'un troisième. L'impertinence et la beauté de tous, sales gosses heureux d'être là. Des discours, des médailles, quelle chance : fini à temps, repartir à regrets, le bruit des pas encore sur le gravier, sourire, décidément.


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Partir pour, partir vers, autre lieu autre fête autres amis. Retrouver des gens aimables et polis, qui remercieront avant, après, et le lendemain. La politesse, l'une des caresses des êtres civilisés. Sourire. Regarder un spectacle que l'on connaît par coeur, s'en émerveiller, pour des raisons semblables et différentes. Premier rang, un premier rang c'est un cadeau, il n'y a plus rien entre les danseurs et vous, enfin si il y a ce cadeau ultime : des musiciens, un chef d'orchestre. Et ainsi durant toute la pièce le regard va des uns aux autres : ceux qui donnent la musique, et ceux à qui la musique est destinée. Sourire. Regarder Siddharta, donc, songer au Petit Prince et au chapitre 21, se dire qu'apprivoiser oui c'est le mot juste, réaliser que plus je vois ce ballet plus je l'aime, il est d'une consistance nouvelle, peut-être tellement intérieur qu'il faut l'apprivoiser, doucement, et le faire sien.

Se souvenir de certaines critiques, trop dures, se dire que décidément parmi les critiques il y aura toujours cette amertume de ceux qui ne font rien et critiquent ceux qui font, de ceux qui tentent de masquer avec des mots leur vaste inconsistance. Certains de ces gens là parlent d' "angle d'attaque" mais pour qu'il y ait angle encore faut-il qu'il y ait regard, quand à l'attaque, no comment, je préfère les mots de Char : "Dans mon pays on remercie". Bref oublier les amers, regarder encore cette énergie offerte, ces talents rassemblés, la poésie vivante, oublier tous les mots se nourrir des gestes et applaudir, enfin, ces êtres qui ne bougent pas comme les autres, ces êtres qui font parfois de leurs corps des messagers de l'instant uniques, ces êtres qui inscrivent l'éphémère : des danseurs. Regarder les amis éblouis, transportés, enchantés, m'éblouir de leur éblouissement.


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Se décider pour un dernier verre, regarder le sourire vrai d'une femme, converser, écouter des intonations de voix comme si on les regardait. Avoir froid, ne rien dire, observer la délicatesse d'un homme qui ne demande pas mais affirme : "Tu as froid" et se lève sans attendre pour poser son manteau sur vos épaules. Quand je bougerai, plus tard, animée dans la conversation, le manteau glissera doucement sur l'épaule gauche, il se penchera pour le réajuster, l'air de rien, un geste naturel. Admirer les gens de cette nature. Sourire encore. Avoir moins froid.

Evoquer Simone, la voix de Simone et ses cheveux oranges, parler de partir pour rien, pour tout, aller à l'étranger pour un soir, pour écouter une oeuvre, apprécier pleinement l'insolence de l'idée, et sourire. Songer que l'on va revoir Teo aussi, le chef d'orchestre le plus allumé et le plus brillant qui soit. Prononcer les mots des enfants : "J'ai hâte". Et se dire que même si l'oeuvre est chargée, pour mille raisons - Didon & Enée - ce sera bien, et salutaire, boucler la boucle, fermer des parenthèses dans lesquelles je me perds. Réinventer Didon, la regarder vivre et mourir d'une manière nouvelle, neuve, délivrée.

Rentrer enfin, écrire longuement à une femme qui en vaut la peine, regarder les images du jour, s'en amuser avec deux doigts d'impertinence, les publier les partager. Regarder d'autres images enfin, parce que l'heure est propice aux confidences, songer doucement à un être trop sensible, parti trop tôt, et trop abruptement. Hésiter, s'autoriser à y penser, une heure ou deux, en se concentrant sur les moments heureux, son sourire ses paroles tous ces détails de vie, des signes de son bonheur réel, fragmenté mais vibrant, accidenté, interrompu, inachevé. Des petites touches colorées qui composent un tableau, des détails toujours, pour chaque pièce de tissu il réclamait des épingles de la même couleur. Se dire qu'on a retrouvé des couleurs. Sourire.


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Penser déjà à la journée du lendemain, un rendez-vous, un spectacle, et une soirée, sourire... Songer aux amis à retrouver et à approfondir, aux bêtises qu'on inventera le coeur léger, se demander quoi apporter, penser à du Ruinart, rosé, et un CD aussi, la voix de Simone, oui, ce sera bien. Réaliser qu'on n'aura pas le temps de l'acheter, alors on donnera le sien, on ne dira rien bien sûr, mais on sera secrètement heureux de donner vraiment, donner quelque chose à quoi on tient. Le mettre dans une belle enveloppe, un velin rare, fermer à la cire.


Dormir enfin, penser à l'instant béni où l'on pose, épuisé, le visage sur l'oreiller, savoir que l'on va s'endormir brutalement, sereinement, merveilleusement, et juste avant de fermer les yeux songer à cette histoire drôle. L'histoire la plus courte qui existe, poétique, ravissante, juste parfaite. Elle est de Raymond Devos, et elle dit juste ceci : "Se coucher tard. Nuit." S'endormir en souriant.


 

 

 

 

Comment on this post

aléna 04/10/2010 15:17


Elle est vraiment belle... et plus grande que lui! (chuuuuut!)