Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

Mea-Culpa 0210.JPGCela fait plusieurs jours que j'ai envie de t'écrire et je ne le fais pas. Et je frémis. la dernière fois que j'ai pris du temps pour écrire une lettre importante, elle est arrivée trop tard, un jour trop tard. Ici et maintenant, il est déjà bien tard... Si Cher Fred... Je ne peux pas t'appeler Frédéric, je ne te connais que sous le prénom de Fred, c'est ainsi que Nicolas t'a présenté, Nicolas qui avait rassemblé des amis, des êtres chers, pour une chose iconoclaste et intimiste en forme de spectacle qui s'appelait Echo. Un écho. Un écrin, pour des êtres rassemblés, pour un message d'amitié multiforme à partager, quelle belle intention. Nous avons été rassemblés, voici la vérité. Pardon de t'écrire ici, je dois t'écrire et je ne sais pas où le faire, je sais que tu comprendras, tu comprendrais, je ne sais rien en vérité, enfin voilà, si Cher Fred...


Echo. Nous nous sommes rencontrés, ce fut la première fois, et ce fut doux, comme chaque morceau de temps fut doux, extrêmement, dans cette aventure, du premier au dernier instant. Un après-midi nous nous sommes rassemblés, tous ensemble, dans une grande salle de répétition que je connais bien, et nous avons parlé, répété, fait des gestes. Claire-Marie était là, ravissante sur ton piano, tu jouais, elle dansait la mort du cygne, je me souviens à la fin du morceau elle laissait pendre sa main au bord du grand piano noir, et ses doigts touchaient tes doigts, on aurait dit que tu l'apaisais, c'était beau.

A un autre moment nous devions tous faire des gestes, Nicolas avait demandé les gestes de quelqu'un qui tombe à l'eau et bouge les bras pour remonter à la surface. Pas si simple. Nous étions poétiques ou ridicules, ça dépendait des jours, mais sincères décidément, puisque heureux de le faire. Ensemble. 


Je sais que j'ai filmé tout ça, jamais eu le temps de faire le montage. Je vais le prendre, ce temps. Je veux voir ta main sur la sienne. La façon dont tu faisais ce geste. Et puis, tes mains sur le piano.


Ainsi nous avons fait Echo, entre les spectacles nous allions nous poser dans les cafés aux alentours, nous avons beaucoup parlé. Tu étais serein et passionné, tu parlais de musique souvent -tu aimais Radiohead autant que moi- mais de livres aussi, à la fin tu avais offert un livre à chacun, encore un joli geste, j'ai toujours ce livre que tu m'avais donné, il parle de New-York. Tu avais pris pour toi-même un livre qui parlait d'utopie. Utopie ? Je t'avais interrogé, tu avais raconté. 

Je ne sais pas si l'utopie est un rêve, je sais que l'utopie représente un monde ou une société idéaliste, bien sûr il y avait de l'idéaliste en toi, et cet enthousiasme, et ce sourire.


Nous courrons tous, maladroits, petits insectes qui se heurtent à des parois de verre, et parfois l'un des insectes tombe, foudroyé. Nous ne prenons pas le temps, et c'est une grave erreur. Tu vois Fred nous n'avons jamais été intimes, et pourtant, tu m'as touchée tout de suite ; il est vrai que les circonstances étaient profondes. Je t'ai revu deux fois, si Cher Fred, deux fois seulement.

La première fois il y a 12 ou 18 mois, peut-être davantage. Le temps, dilué ou rétréci, bêtement nié, quelle erreur, oui. Toujours dans cette même salle de répétition. Nous nous sommes croisés, rapidement, tu avais l'air inquiet, tu ne voulais pas parler, j'ai insisté en disant : "Parle profite parle si tu veux" tu as souri, tu as parlé d'examens et de mauvais signes. J'ai eu froid.

La seconde fois un soir que je croyais de fête, la première d'une soirée de ballets, à Garnier, ce 21 avril dernier. Tu étais dans la fosse, derrière ton piano, je t'ai vu, je t'ai regardé et je n'ai pas crié, un photographe dirait simplement que tu étais l'ombre de toi-même. Je t'ai cherché ensuite et je ne t'ai pas trouvé. Je voulais rentrer vite et je ne l'ai pas fait, je suis allée dîner avec une amie parce qu'elle semblait y tenir, j'ai souri pendant deux longues heures, j'ai fait ce qu'on attendait de moi, comme je connais ce sentiment maintenant... Je suis rentrée, j'ai enfin été seule sur le chemin du retour, je pensais à toi et je n'ai rien fait, rien dit. Entre la vision de toi, tes mains sur ce piano, sous mes yeux, et ce dîner, j'avais interrogé une connaissance commune, cette personne n'avait pas dit "utopie" mais "agonie". Tu es mort quelques jours plus tard.


Depuis je vais sans cesse dans cette salle de répétition où je t'ai rencontré, je pense à toi bien sûr, chaque jour, et plusieurs fois, ne t'inquiète pas tout va bien je souris à tous ceux qui passent, ils ne voient rien je crois, enfin ça n'a pas d'importance. Ce qui est important c'est ce que je sais : que je ne suis pas seule à avoir ces pensées. 


Tu vois cette année 2010 aux chiffres si pleins, si ronds, si harmonieux en apparence, est tout sauf utopique. Ni bonne ni mauvaise, juste black & white, et rien entre les deux. Violente. Lee, toi, et d'autres encore. Alors peu importe si je mets mal à l'aise une petite seconde ceux qui liront jusqu'ici, une toute petite seconde. J'ai envie, profondément envie d'écrire cette phrase terrible, cette phrase que j'ai prononcée au mois de février et plusieurs fois depuis, cette phrase qui est apparue il y a deux ans pour Bettina, Bettina qui avait cette voix si pleine de douceur aussi quand elle ponctuait ses phrases de ce "n'est-ce-pas ?" chaleureux, d'ailleurs depuis je dis parfois comme elle "n'est-ce-pas ?" en fin de phrase, parce que ça me permet de penser à elle sans ennuyer personne, on a tous nos petites bouées, n'est-ce-pas ? ... Enfin cette phrase terrible, la voici, il faut que je l'écrive, ce n'est qu'une parmi tant d'autres : On est supposé faire quoi, avec le numéro de téléphone de quelqu'un qui est parti ? Je ne peux pas les effacer, ces numéros. Je ne peux pas. Une amie m'a dit : "J'ai toujours le numéro de mon père, personne ne me demande de l'effacer, alors, tu vois... fais comme tu veux."

Si Cher Fred... Je garde ton numéro. Je garde les numéros, et je trouve qu'il y en a trop. Il y a quelques jours, j'ai appuyé au mauvais endroit, mon doigt a glissé sur ton nom. Acte manqué ? Sûrement. Peu importe. Je ne t'efface pas. Je sais que j'ai des images de toi, j'avais envie de les retrouver, j'en ai déjà trouvé quelques unes. Il y en a beaucoup d'autres. Pas à pas.


J'aime cette image de toi. je sais que l'instant d'après, tu vas poser ta main sur la sienne, et ce sera juste, et beau.

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Il y a une autre image, elle n'existe pas, quelle chance. Juste dans mon souvenir. Quand je t'avais interrogé sur ce livre parlant d'utopie, tu avais eu un sourire radieux, illuminé, tu avais dit fièrement : "Je suis très branché utopie !". Cette phrase sonnait comme une déclaration, flamboyante. J'avais adoré tes mots, magnifiques, et drôles. Voilà, c'est cette image que je garde, c'est toi. Je t'embrasse tendrement. Repose en paix, Si Cher Fred.

 

 

 

 

 

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