Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

Vagabond est un mot précieux, comme somnambule ou saltimbanque. Pensées vagabondes. Peu de gens rentrent dans mon bureau. Personne, sauf une, ces 5 derniers mois. Privilège. Minuscule, certes, privilège quand même. En l'espace de deux jours, 2 personnes sont rentrées. Amusant. Il faut dire que la semaine est douce, l'heure n'est plus à se déployer mais à l'inverse à se replier, se rassembler, se garder. Se préparer pour partir, ranger un peu beaucoup passionnément, tourner des pages, fermer des dossiers. Je reçois donc at home, l'heure est calme, les instants posés. C'est bien. Je sors aussi, l'espace d'une rencontre, et je reviens avec hâte. Courants favorables ou contraires, peu importe. Retour au port. Maritime, vagabonde. Aujourd'hui l'homme qui a découvert mon bureau s'est tenu immobile sur le seuil, j'ai fait de même. Comme deux visiteurs. Il a prononcé les mots que j'avais à l'esprit, au moment exact où il se formaient dans ma pensée : "toute une vie", et c'est vrai, toute une vie. Connivences, vagabondes. Yesterday somebody said something. Every word was perfect, almost every letter. Posée sur un coin du bureau, une petite boite, des caractères en plomb. Il voulait me donner tous les A, un imprimeur traditionnel. Un livre qui venait de se terminer. Pas très loin des caractères il y a cet album, retrouvé il y a quelque temps, qui contient ce qu'on pourrait nommer mes premières oeuvres si ce n'était pas aussi pompeux. Des images faites il y a longtemps, j'étais étudiante. Une gamine. Je photographiais, déjà, beaucoup. Je tourne les pages avec indulgence. Je regarde, je constate. Comme c'est compliqué, ces mises en scène... Enlever, toujours enlever, ça m'a pris 10 ans au moins de comprendre ça. Enlever le maximum, garder l'essence, ne pas avoir peur de. Straight to the point. What are we talking about ? What is this picture telling ? What was the intention first ? Se prendre la tête dans les mains, réfléchir un instant, leitmotiv, vagabond arrêté : revenir à l'essence première. Je regarde cette écriture aussi et je m'étonne : inchangée, exactement la même. Fascinant. Je n'avais jamais réalisé. Quelque part dans ce bureau il y a un papier avec des mots griffonnés, ré-écrits sans réfléchir, comme répétés, comme un air obsédant chantonné sans y penser, j'étais au téléphone, une conversation dense. J'ai raccroché et j'ai vu ces mots sur le papier : rester soi-même. RESTER SOI-MEME. Rester soi même. Pas de photo de ça. Je ne fais pas des images pour me souvenir, je fais des images par dévotion. Vagabonde. Je tourne encore les pages : l'éclat de rire d'une enfant, respiration. Le rire dans les yeux. Ma soeur. Un peu plus loin, déjà Apollinaire, déjà le mot illumination. Si doux à prononcer. Illumination. Illuminé. Illuminée. Et cette phrase parfaite, toujours inscrite avec cette écriture comme une amie de longue date, obstinée et fidèle : "Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres". Penser à faire ça, aussi. Un regard qui se pose sur les murs, des images et des mots, partout, oui, toute une vie. Tiens, les 3 phases, je n'avais jamais remarqué qu'elles étaient disposées ainsi : un enfant, minuscule, dans les bras de sa mère : c'est moi. Quelques mois. Puis deux empreintes, deux petites mains : mon fils. Premier cadeau. Hasard, black and white, empreintes : tout ce que j'aime. Hasard, vagabond, parfait. Et enfin un livret, service funéraire. Silence. Les silences. Depuis un moment déjà, je sais que ce que j'aime photographier absolument, ce qui me touche le plus, désormais, c'est le moins. Ce qui contient tout. Ce qui touchera peut-être une autre, un autre. En octobre je suis partie à 10000 km dans le désert pour filmer le vide, l'immobile et le silence. Je continue. Un personnage dans l'ombre, une fêlure, un souffle d'air, voilà ce que je tente d'inscrire. L'indicible. Le presque. Les fragments. Vagabonds. Il y a sûrement quelqu'un pour qui ça compte. Dans ce bureau toujours, des mots écrits à la hâte, un bout de nappe déchiré, des initiales, une adresse, une signature, le mot "love". Vagabonder encore. Today somebody said something & made me feel cheap. Ce n'était pas nécessaire. Trop de contraste tue l'image. Toute une vie. Les gammes de gris, l'art de la nuance. Pensées vagabondes. Une arrivée, une visite qui change les idées, conversation, subitement profonde et légère, choisie et non subie. Délicieuse incongruité : dévorer une souris en pâte d'amande, la partager. Je n'ai pas osé la décapiter. Et puis cette phrase : "Comme la douleur fait mal", prononcée à l'ombre, au-dehors un soleil radieux, sourires, deux. Se demander en aparté quelle distance existe de la déception aux regrets. Se souvenir qu'on déteste les regrets. Toute une vie, oui. Revenir à l'album des commencements. Tourner encore les pages, entre du papier cristal, c'est bien le bruit du papier cristal. Un oeil. Mon oeil. Pensées vagabondes, sourire de ça : mon oeil. Aujourd'hui je pourrais refaire la même image, j'écrirais les mêmes mots, de la même écriture. I'm not crying. Rester soi-même. Se méfier des mots, parfois. Préférer les images, silencieuses. Savoir qu'on peut, avec délicatesse, leur faire raconter ce que l'on veut, il suffit de fermer les yeux. S'arranger avec la réalité, si par malheur elle devenait ordinaire. On peut s'enfuir aussi dans une image. Vagabonde.  Je sais que quelque part il y a, imprimée sur un beau velin - tout sauf anodin- la phrase de Char : "Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront." Se dire que le chemin est long parfois pour aller vers son risque. Regarder, garder. Où regarder ? Je sais que la plus belle image n'est pas celle en devenir. C'est toujours celle qu'on vient de faire. Et dans les inutiles, dans les presque riens, ce que j'aimais hier, aujourd'hui, et demain, ce sera toujours une image un peu perdue, un peu désolée, merveilleuse pourtant, parce que située à la croisée des chemins de l'univers des possibles. Un univers vagabond. Et toujours préférable à l'univers des impossibles.

 

 

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Comment on this post

Anne D. 07/14/2010 23:01


Mais oui... Il y a... quelques lunes.
Le dessin fait par un ami, les lunettes d'un second, le livre que lisait un troisième. Visiblement à l'époque j'avais le désespoir surréaliste... ;-) et puis ce mot, si beau, "tragédie", i.e.
l'homme qui s'oppose à son destin (alors que le drame, c'est l'homme qui s'oppose à l'homme... nous avions eu cette conversation, oui.)


Mussino 07/14/2010 19:17


Hy,

J'apprecie la photo du livre, en es-tu l'auteur ?