Published by ANNE DENIAU aka ANN RAY

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En deçà. Ou au-delà ? Non, en deçà. J’avais quasiment décidé de vous écrire, sans y penser vraiment, un presque geste paralysé, une vague tentative en deçà de la conscience. Vous écrire, donc, un joli mot, enfin, une jolie lettre, comme le Y. Je vous aurais fait des confidences - suivant une logique abyssale - parce que je sais qu’elles vous encombrent, un tout petit peu, parce que je sais que ça vous ravit d’être ainsi encombré et ça vous tente, aussi, alors si ça pouvait vous enchanter, une heure, un temps, un peu de détente, je pouvais bien continuer encore un peu de vous hypnotiser de faire semblant d’être enivrante, juste pour vous être agréable. Je vous aurait écrit une jolie lettre, un mot charmant, une somme d’impressions hybrides, délicatement, juste assez pour ne pas vous déplaire, juste un peu trop pour vous plaire, sans excès, de peur que vous y voyiez votre propre engouement, une addiction, une irrésistible inclinaison. J’aurais choisi les mots et les consonnes et les voyelles, j'aurais navigué d'ellipses en symboles, et puis j’aurais eu le courage de signer, parce qu’une correspondance c’est tout sauf anonyme.

 

Je vous aurais imaginé sensible à l’unisson, sensible comme moi à la poésie du Y, cette lettre inventée pour vous assurément, une lettre un peu penchée qui dit oui qui dit non, qui dit gauche droite et puis surtout une lettre les bras tendus au ciel, un bel élan, presque effrayant. Une lettre enfantine aussi puisqu’en ces jours lointains où j’ignorais votre existence, je, petite fille, imaginais, je m’en souviens, qu’on l’écrivait : hygrèque. J’avais envisagé écrire une missive, une petite lettre bien commode, pleine de tiroirs et d’un peu de soie, une chose que l’on devine précieuse et que l’on garde incidemment, un petit morceau de mystère à froisser subrepticement, à effleurer de temps en temps. Synthèse de tout et rien, hypothèse d'un peut-être. J’aurais eu envie de vous épater, j’aurais imaginé élaborer un style, petit défi inutile dont vous auriez aimé le non-sens et la désarmante prétention, si apparente, si innocente, sans autre but que de vous divertir. J’avais projeté, oui, de vous écrire tout en Y, de glisser ici, là et là, à chaque phrase, un mot secret, un mot qui comporterait la lettre, un mot avec le Y, cette lettre que les anglais prononcent Why, pourquoi, je n’en sais rien. J’aurais écrit sans étrangetés sans mystifications mais vous l’auriez su que j’écrivais juste pour déposer une lettre au bord de vous, comme un murmure, un caractère abandonné – saisir avec précautions -, une impression pas terminée – souffler pour fixer les signes -, une chose à prendre ou à laisser. J’aurais écrit vrai j’aurais tout enlevé, les paravents les édifices les méandres et les labyrinthes, je n’aurais laissé que quelques mots toujours les mêmes vous savez bien oui oui sans doute vous êtes si fin : avec toute ma sympathie. Nous dirons que c’étaient ces mots là, un peu rayés je vous l’accorde. Je ne trouve jamais le mot de la fin, refus implicite et systématique, c'est ennuyeux pour une lettre, peut-être que je n’aime pas les fins c’est bien dommage pour écrire, billets cent fois commencés abandonnés inachevés dans des cycles perpétuels. Je n’aurais pas sombré dans la facilité, je n’aurais pas évoqué le mythe de Sisyphe – deux Y dans un syntagme, rendez-vous compte -, donc non pas d’évocation de ce petit mythe tout personnel, ces feuilles calligraphiées effarouchées froissées, à vos pieds ignorants tous ces rochers de papier blanc et noir, rochers jetés, gisants, absolument. Des pages blanches et des écrits, des signes à peine oxydés, "some other day"ou "any time", l'alpha et l'omega au royaume de notre alphabet.

J’avais envie de vous écrire et de tricher un peu à peine je vous aurais dit entre les lignes tout ce que vous rêviez d’entendre, artifice ou abyme qu’importe j’avais envie de vous écrire en sens inverse à sens unique oui vous écrire dans tous les sens et vous toucher aussi, et puis à bout de mots vous écrire en langage parlé : « partez devant, allez-y, j’arrive… » et  n’en surtout rien faire et ne jamais arriver et rester là, en regard ou en retard, une petite note dans la marge, un peu bizarre, précipitée, au fond de notre laboratoire, là où se déroulaient mes expériences vos tentatives notre effervescence, une symphonie d'ébullitions. Pour finir quand serait tombée votre réponse, comme toujours inattendue, hypothétique, déconcertante, quand vous auriez jeté vos mots, plus sibyllins les uns que les autres, c’est ici encore dans le laboratoire qu’aurait eu lieu mon évanouissement. J’aurais compté sur vous pour apaiser les improbables hystériques, affolés de ma soudaine horizontalité : « Inutile de broyer du noir, pas de quoi en faire un drame, elle est juste partie en fumée. Oh c’était une drôle de substance, formule complexe, indéchiffrée, graine de pythie assurément». Mais laissons ce laboratoire, je ne suis pas scientifique, je préfère le papier chiffon à tous les acides chlorhydriques, enfin j’avais rassemblé mes stylos, car voyez-vous j’avais une folle envie une envie folle, je m’étais émerveillée à l’idée de vous écrire sous le signe du Y. Je vous aurais offert des fragments de souvenirs, les bouts de mes doigts aux mille couleurs, quelques traces en arc-en-ciel, minuscules éclaboussures d’âme, à l‘encre noire et rouge et cyan, pour vous rassemblées deux ou trois exclamations, une virgule et des écorchures, deux à peine déliés et trois trop pleins, le tout sur une feuille de papier, une lettre ou mille quelle différence. Pas facile les correspondances mon pauvre ami quelle indécence, vous écrire le saviez vous c’était parfois plus difficile que les accords de Yalta. Enfin dans cette lettre rêvée j’aurais gardé tous les Y pour vous, pour les jeter au vent pas franchement mauvais, un petit souffle ou un zéphyr, un chuchotement à fleur de peau. Peut-être qu'au fond je n'avais envie que de ça, vous faire une fleur, en ce cas de petites fleurs de préférence, aussi discrètes qu'évidentes, des myosotis à pleine brassées ou mieux encore, la petite fleur maritime, blanche ponctuée d'éclats d'or, Alyssum Maritimum. 


J’aurais eu la tentation inverse, peut-être, l'espace d'un instant, celle de vous dire : " il faut que j’y aille", en Ys ou en Giverny, anywhere aurait fait l’affaire. J’aurais pris le contrepoint et décidé de partir sans une lettre, j’aurais déchiré les Y, quelle tentation oh oui mais non. J’avais envie de vous écrire, une kyrielle de mots choisis, définitifs ou incertains, tous fragiles comme un bas-nylon, des sensations effilochées, un clair-obscur et trois frissons. Je vous promets j’avais envie j’étais en vie je vous aurais donné ces Y vous n’y auriez vu ni faute ni frappe, j’aurais même changé de prénom, pour vous je me serais nommée comme bon vous aurait semblé, Eurydice ou Alinéa.

Mais voyez-vous, quel que soit votre type, je ne sais plus comment vous écrire, pas même un mot alors une lettre imaginez je me perdrais je vacillerais, sait-on jamais vous pourriez me mépriser toute égarée désorientée et je veux bien tout faire pour vous, escalader l’himalaya, mais sûrement pas, voyez-vous, sûrement pas vous décevoir. Je n’aimerais pas vous regarder en train de me jeter la pierre, pardon, le gypseC’est malheureux mais c’est ainsi, parfois vous me désespérez, et fatalement je me désinspire au pays de vos syllogismes, de faux dilemmes en conclusions illégitimes, myopie de l'âme ou flou artistique, allez savoir. Hymne à l'absurde en tous les cas, et toute la palette du monde n’y peut rien, regardez, trois boites de crayons colorés disposés en éventail autour d’une feuille blanche engageante, triptyque multicolore encore à vous destiné, et je demeure, tétanisée, incapable d’écrire ou même de dessiner, pourtant j’avais envie de vous écrire, et même de tracer, pourquoi pas, un éléphant ou un boa ou un ornithorynque. Ou un Hydre de Lerne ?

Enfin pas de mythologie ici, laissons Hercule à ses travaux et Ulysse à son éternel retour, et revenons à nos moutons. Ces quelques mots sont insensés, certes, mais y voir un leurre est un mensonge, je voulais vraiment vous écrire, une lettre discrète pas tout à fait, un tout petit peu dithyrambique, la lettre aux interrogations, une lettre pour ne pas faire le point, pour laisser tout en suspension, n’éliminer que le pourquoi, une lettre pour savoir enfin par où commence et où s’achève le synopsis. J’aurais tergiversé comme ça, sans fin, dans la musique des mots, une mélodie pour vous composée entre la lyre et le xylophone, enfin trêve de rêveries je ne vous ai finalement pas écrit alors je vous adresse cher acolyte comme à regrets ces moins que mots cette moins que lettre, et pourtant, vous l’auriez su si je vous avais écrit, dans votre belle sagacité vous l’auriez su n’est ce pas qu’en y regardant bien, dans cette étrange typographie, en filigrane, c’était inscrit : nous étions un peu synonymes. Je vous entends déjà, bien sûr je vous ensorcelle à demi-mots, à mots charmants, caresses délibérées pour l’esprit, l’oreille et les tympans, allons dites-moi préférez-vous la vérité, vraiment ? Soit, je m’y soumets, l’exercice a ses délices. Ne craignez rien qui assassine - je préfère vous encenser -, ni rien qui blesse, pas même un mot et surtout pas un mot, d’ailleurs, enfin la vérité n’est pas que vous êtes un stéréotype, non pas vraiment, mais synonyme c’est un peu fort. En vérité, au pied de la lettre, il faut bien que je vous avoue que vous n’êtes qu’un oxymore. Et c’est encore un compliment, métaphysique pour ainsi dire : quelle belle idée d’être contraire, l’un et l’autre tout à la fois, paradoxe vivant, belle ambition décidément. Enfin voilà, la vérité, peut-être pas toute nue mais bien déshabillée : un oxymore. Par parenthèses, ceci augure grandement de votre teneur poétique, mais par conséquent en tant qu’oxymore vous n’existez pas, pas plus que les cris bleus, que l’impitoyable tendresse, que les regards aveugles, que les obscurités éclairantes, ou  que les effrois voluptueux. Un oxymore, vous-dis-je, - fichtre comme ce mot me plaît -, voilà ce que vous êtes. Alors à quoi bon une lettre, fût-ce le Y, pour quelqu’un qui n’existe pas ? Mystère. Et au-delà.

 

(& là, j’aurais été obligée de signer  « Alinéa, Roy de France », à cause du Y, à cause du plaisir que j’aurais éprouvé à vous imaginer sourire… Et à cause de l’envie de vous donner non pas une fin pitoyable, mais peut-être, dans le meilleur des cas, eu égard à votre indulgence bienveillante, une fin adorable. Dont acte : )

Alinéa, Roy de France.

 

 

(Fort heureusement, je ne vous ai pas écrit, ni mot ni lettre ni hiéroglyphe… )

 

 

 

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